GIONO, De l'insuffisance (et de l'impasse même) du désir

Présentation

Lecture au sens de Van Gogh:
"il faut apprendre à lire, comme on doit apprendre à voir et apprendre à vivre."


Début

 

           « Le désir était ce même cadavre qui ouvrait les yeux et, se sachant mort, remontait maladroitement jusque dans la bouche comme un animal avalé vivant. »

 

                                               Blanchot, Thomas l’obscur

 

 

 

 

         L’épigraphe[1] du roman fait état d’une situation de « prisonnier », mais aussi de la possibilité de créer, à partir de morceaux éparses, quelque chose qui tient « musicalement » mais qui n’est pas entièrement satisfaisant (« triste ») : La création comme divertissement suffisant.

Autre extrait

Etape 5 : démystification de l’Humain sous l’angle du réel.

 

Constat de la dénaturation des "êtres" : dévirilisation (perte d’animalité comme puissance d’adaptation  et de vie). Nom ironique de Callas Delphin Jules (n’a plus rien d’un empereur) ; dénaturation s’accroît avec modernité.

Forme dérisoire d’existence de Callas, médiocre, alors que doté d’une constitution saine (il avait l’étoffe matérielle d’un roi) :

 

« A côté d’elle (Sa femme, Anselmie), Delphin-Jules dont la dernière joie, depuis qu’il avait eu l’imprudence d’agripper le petit doigt d’Anselmie, la dernière joie et pour laquelle il avait risqué la mort, était d’aller fumer sa pipe[1], posé sur le fumier. »

 

 

Nouvelle affirmation à ce moment du point de vue matérialiste, d’un point de vue de la chair :

 

         « (…) Delphin était construit en chair rouge, en bonne viande bourrée de sang.
          Ravanel Georges, si on en juge par le Ravanel qui, de nos jours, conduit les camions, avait également cet attrait. Marie Chazottes, évidemment, n’était pas grosse et rouge, mais précisément. Elle était très brune et par conséquent très blanche, mais, quelle est l’image qui vient tout de suite à l’esprit (et dont je me suis servi tout à l’heure) quand on veut indiquer tout le pétillant, tout le piquant de ces petites brunes ? C’est « deux sous de poivre ». Dans Marie Chazottes nous ne trouvons pas l’abondance de sang que nous trouvons chez Ravanel (qui fut guetté), chez Delphin (qui fut tué), mais nous trouvons la qualité du sang, le vif, le feu ; je ne veux pas parler du goût. Je n’ai, comme bien vous pensez, jamais goûté le sang de personne ; et aussi bien je dois vous dire que cette histoire n’est pas l’histoire d’un homme qui buvait, suçait, ou mangeait le sang (je n’aurais pas pris la peine, à notre époque, de vous parler d’un fait aussi banal), je ne veux pas parler du goût (qui doit être simplement salé), je veux dire qu’il est facile d’imaginer, compte tenu des cheveux très noirs, de la peau très blanche, du poivre de Marie Chazottes, d’imaginer que son sang était très beau. Je dis beau. Parlons en peintre. »

 

Révélation également d’une mystification ancestrale de la beauté dans les livres (autre système de valeur) ; car nécessité de donner du sens spirituel à la beauté (sinon impossibilité de vivre : « on ne peut pas vivre dans un monde où l’on croit que l’élégance exquise du plumage de la pintade est inutile »), et de justifier la barbarie, la cruauté (qui correspond à une soif, une faim, de sang de feu, de chaleur, de vie) :

 

« Il existe, évidemment, un système de références comparable, par exemple, à la connaissance économique du monde et dans lequel le sang de Langlois et le sang de Bergues ont la même valeur que le sang de Marie Chazottes, de Ravanel et de Delphin-Jules. Mais il existe, enveloppant le premier, un autre système de références dans lequel Abraham et Isaac se déplacent logiquement, l’un suivant l’autre, vers les montagnes du pays de Moria ; dans lequel les couteaux d’obsidienne des prêtres de Quetzalcoatl s’enfoncent logiquement dans des cœurs choisis. Nous en sommes avertis par la beauté. On ne peut pas vivre dans un monde où l’on croit que l’élégance exquise du plumage de la pintade est inutile. »

 

Or, la beauté n’est peut-être qu’une marque extérieure de vitalité organique…



[1] Alors que Langlois, le chef de la police, a interdit à tout un chacun de sortir seul à certaines heures du jour et de la nuit, en attendant que l’énigme, de ces disparitions, soit résolue.

 



[1] « … Si vous m’envoyiez votre cornemuse et toutes les autres petites pièces qui en dépendent, je les arrangerais moi-même et jouerais quelques airs bien tristes, bien adaptés, puis-je dire, à ma pénible situation de prisonnier. » (Lettre de Audl-Reckie.)

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