CELINE, A la recherche des trois ou quatre notes de la vérité d'être

Présentation

« L’étude du Beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu » écrit Baudelaire dans le poème intitulé Le Confiteor de l’Artiste. J’ai voulu par le biais de cet essai reconnaître le parcours orgueilleux mais Humain de l’Artiste (« (…) le génie poétique est l’Homme véritable » écrit William Blake dans Toutes les religions n’en sont qu’une), ce chercheur de Beau, en m’attachant à comprendre la vie et l’œuvre d’une des figures les plus représentatives de ces êtres qui cherchent à l’être en en laissant des traces : Céline, qui au terme d’un duel sans merci, d’un combat déchirant et terrible, échappa semble-t-il (et de ce fait même) à la prédiction de Baudelaire : rien n’est moins sûr en effet que la défaite au terme du voyage célinien...

Dans La mort à visage découvert, nous montrerons comment le jeune Louis Ferdinand Destouches transporté par la vie sera détourné peu à peu de l’objet de sa foi : L’odyssée de Céline commence à l’extinction soudaine d’une lumière crépusculaire, à « la mort révélée ». Mais il ne se résignera pas pour autant : Il compensera l’absence, le mal, par l’écriture littéraire, un mouvement, une voie, par l’intermédiaire de laquelle il tentera de retrouver un chemin, à travers même la mort qu’il scrutera, avant de se lancer, dans une longue traversée, à tâtons, vers « une petite lueur comme d’une chandelle », au "Nord"...

Ce sera La Traversée du Désert, ce lieu peuplé de démons ignés que l’Ermite, l’Artiste, subissant leurs assauts (les « Tentations du feu »), parcourt en aveugle sans apercevoir l’Être “divin”, qui pourra cependant au terme de cette épreuve nécessaire, se manifester...

 

Début de l’ouvrage

 

Première partie

            La Mort à visage découvert

 

« Elle se redresse, elle m’embrasse encore. (...) Alors je la vois comme ça toute nue (...) ça s’étale partout... C’est trop... ça me débecte quand même... Elle m’agraphe par les oreilles... elle me force à me courber (...) Elle me plie fort... Elle me met le nez dedans... C’est rouge, ça bave, ça jute, j’en ai plein les yeux... Elle me fait lécher... ça remue sous la langue... ça suinte... ça fait comme une gueule de chien... » (Mort à crédit)

 

     De la vie éprouvée à la mort révélée

Le sens de la Vie

Céline a revendiqué à plusieurs reprises la capacité de redonner le goût de la vie, notamment aux plus pessimistes, ce dont il usa avant tout semble-t-il dans le cadre de sa fonction médicale, et dont beaucoup témoignèrent. Tel Charles Chassé qui transcrivit ainsi une visite qu’il fit à Céline au dispensaire médical de Clichy : « quelques fois j’entends, dans un couloir, là-bas, son adieu familier et sonore à une ouvrière, toute ragaillardie par son optimisme (l’optimisme de Céline, mais oui !) au moment où elle quitte son cabinet de consultation[1] ».

Or, peut-on communiquer efficacement une saveur si subtile, que personne ne peut ignorer parce que chacun en fit un jour ou l’autre l’expérience, ne serait-ce que dans la “tendre” enfance (aussi courte qu’elle ait pu être : qu’elle ait été plus ou moins prématurément menacée), dans laquelle une sorte d’instinct de Vie non encore oblitéré déploie tous ses moyens, qu’il s’agira donc de faire re-connaître, sans en être avant tout encore profondément imprégné ?

La seule rhétorique en ce domaine, quelle que soit l’habileté de celui qui en use, ne suffirait pas, sans une “petite musique”, une “vibration” sincère, à réveiller une sensation si profondément enfouie chez ceux pour qui Céline sembla vouloir faire exception de pessimisme, conscient sans doute de leur incapacité à y réagir, du fait même de leur degré ultime de fragilité.

Ainsi, le rire, quelle que soit la charge d’angoisse et de peur qu’il contient, mais qui toujours par sa « structure dialectique[2] » en mesure l’étendue, constituant une sorte d’inexpugnable rempart, parfois in extremis, de la vie, ne peut agir, se communiquer vraiment, que s’il est non pas uniquement l’application rigide de procédés, mais avant tout le reflet d’une conviction : « une foi conquise contre tous les démons de l’absurde[3] ».

Tout prouve qu’exista chez Céline ce qu’il sut (et voulut lorsqu’il en ressentit la nécessité) communiquer : un grand sens de la vie. »

 

Autre extrait, emblématique

 

La quête de Beauté

Céline recherche le cœur ardent de la beauté au-delà de l’espace délimité par le pacte social : il refuse de s’arrêter au bord de la beauté (même si elle est en précipice et dangereuse), au bord de la vie, comme le fait la femme de Puta par exemple dans le Voyage. :

« (…) madame Puta, ne faisait qu’une avec la caisse de la maison, qu’elle ne quittait pour ainsi dire jamais. On l’avait élevée pour qu’elle devienne la femme d’un bijoutier. Ambition de parents. Elle connaissait son devoir. (…) Ce n’est point qu’elle fut laide, madame Puta, non, elle aurait même pu être assez jolie, comme tant d’autres, seulement elle était si prudente, si méfiante qu’elle s’arrêtait au bord de la beauté, comme au bord de la vie (…)[4] »

La littérature est pour Céline une sorte de « pèlerinage », semblable à celui qui est représenté par l’épopée de Bardamu, qui semble d’ailleurs presque atteindre son terme, en Amérique :

« Quelle découverte ! Quelle Amérique ! Quel ravissement ! Souvenir de Lola ! Son exemple ne m’avait pas trompé ! C’était vrai !/ Je touchais au vif de mon pèlerinage. (…) Je me serais cru parvenu à l’un de ces moments de surnaturelle révélation esthétique. Les beautés que je découvrais, incessantes, m’eussent avec un peu de confiance et de confort ravi à ma condition trivialement humaine. Il ne me manquait qu’un sandwich en somme pour me croire en plein miracle. Mais comme il me manquait le sandwich ![5] »

Trouver le cœur ardent de la beauté est sa nécessité d’écrire ; parce qu’il n’y a pas vraiment, ou très exceptionnellement, la possibilité de s’approcher de ce dont il a le "souvenir", par la vie normale, et qu’il se soucie de l’humanité dont il ne veut et ne peut pas ─ sous peine de mort ─ s’exclure, alors la seule issue est imaginaire.

Mais la quête de la vie absolue, de la beauté, par l’intermédiaire de la littérature, ne pouvait que s’interrompre à la perspective d’une seconde guerre mondiale, lorsqu’il en reconnut prématurément les signes avant-coureurs. Comme il avait découvert, par sa démarche littéraire, le sens essentiel de la guerre, il ne pouvait envisager la réalisation d’une nouvelle guerre mondiale sans tout tenter pour l’empêcher.

 

Rupture de contact musical avec la Beauté

Parce qu’il savait depuis le Voyage. (« (…) le métier qui fait les êtres…[6] ») ce que signifiait véritablement la guerre (la mort comme déferlement), il fut effrayé à l’idée d’un nouveau conflit, comme le père Birouette est effrayé à l’idée de

« (…) passer devant la morgue du bastion (…) [parce qu’il] avait entrevu la mort[7]. »

Et, de même que pour ce personnage du Voyage au bout de la nuit ─ « L’un des infirmes [qui] paraissait plus astucieux et coquin que les autres (…) », ni plus ni moins, ce que Céline s’estime être en quelque sorte vis-à-vis de ses contemporains : il ne se considère pas comme un "Maître", ni « (…) dans les Lettreââs[8] », ni dans quoi que ce soit ; il souffre, quelqu’écrivain (écrit-vain) qu’il soit de sa condition humaine ─, la musique, pour Céline (celle qui compose, parfois in extremis, le roman, celle que le "poète" est aller puiser au Styx, « (…) trois, quatre notes [« (…) la vérité d’être (…) »]… notes de gentillesse (…) sol dièze ! sol ! la dièze !… si [un "si" d’affirmation de l’être][9] »), ne constitue pas un moyen de faire face à une telle réalité ; elle semble alors tout à fait désuète et dérisoire comme les « chansonnettes » du père Birouette :

« (…) il venait nous chanter des chansonnettes de son temps pour nous distraire. [le roman pour Céline ne fait guère plus le poids qu’une chansonnette vis-à-vis de la réalité d’un monde qui se précipite vers un nouveau chaos : c’est alors une coque de noix au milieu de l’océan déchaîné ; on comprend qu’il abandonnât ce navire] (…). Il voulait bien faire tout ce qu’on voulait pourvu qu’on lui donnât du tabac, tout ce qu’on voulait, sauf passer devant la morgue du bastion qui d’ailleurs ne chômait guère. L’une des blagues consistait à l’emmener de ce côté-là, soi-disant en promenade. « Tu veux pas entrer ? » qu’on lui demandait quand on était en plein devant la porte. Il se sauvait alors bien râleux mais si vite et si loin qu’on ne le revoyait plus de deux jours au moins, le père Birouette[10] »

Dans la perspective de la mort, le « râle », épouvantable, succède à la « chansonnette », s’y substitue, sans transition… »

 

 

[1] Cahiers Céline, tome 1, p.86 : interview avec Charles Chassé (La Dépêche de Brest et de l’ouest)

[2] Robert Escarpit, L‘humour, p.86

[3] Ibid., p.121

[4] Voyage., p. 136

[5] Ibid., p.248

[6] Rigodon, p. 749

[7] Voyage., p.118

[8] Cahiers Céline, tome 6, p. 226 : lettre à Paraz du 25 janvier 1950

[9] Rigodon, p. 829

[10] Voyage., p.118

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