Un Chemin initiatique en plein cœur de Montmartre

Publié par stephan

Sommaire

 

 

Première partie  

Le Chemin Saint-Denis reconstitué

 

Un chemin légendaire                                                                                                                 1

La reformulation d’une philosophie et la proposition d’une voie de développement           4

Les moyens mis en œuvre pour que s’opère une sorte d’initiation                                           5

Les principaux repères dont on dispose pour comprendre ce qui se dit                                  7

Une philosophie par le feu : L’action du soufre et les métamorphoses du mercure            14

 

Un parcours complet et détaillé

Première étape, première station: Notre-Dame-de-Lorette                                                        17

L’intérieur de Notre-Dame-de-Lorette                                                                                                20

La rue des Martyrs                                                                                                                                       33

L’Œuvre au noir                                                                                                                                            36

L’Œuvre au blanc                                                                                                                                        47

Prémices et réalisations de l’Œuvre au rouge                                                                                   61

 

Prolongements

En aval du Sacré-Cœur                                                                                                                              73

En amont de Notre-Dame-de-Lorette                                                                                                   78

 

Deuxième partie

Comment est-ce possible?

 

Une Œuvre collective                                                                                                                                 87

Une volonté plus ou moins désintéressée de transmettre des principes et des lois, et de prolonger une tradition dont il reste alors encore des traces et une connaissance             123

Le problème de la réceptivité                                                                                                                 139

 

Conclusion                                                                                                      148

 

 

 

Un chemin légendaire

 

C’est un chemin médiéval de pèlerinage et de méditation qui a été reconstitué au XIXe siècle, entre 1822 et 1919, c’est-à-dire entre le début de la construction de Notre-Dame-de-Lorette et l’achèvement du Sacré-Cœur.

L’ancien chemin de pèlerinage était marqué par un certain nombre d’édifices mais ce parcours initial a subi de grands dommages lors de la Révolution et à cause des réaménagements urbains. Il était jalonné sur la base d’une légende dont on retrouve la trace dans le parcours reconstitué.

Il faut donc commencer par rappeler les éléments principaux de cette légende.

Saint-Denis est accompagné d’Eleuthère et de Rustique. Ils ont été chargés par le pape de fonder les premières communautés chrétiennes de Lutèce. Saint-Denis est considéré comme le premier évêque de Paris. Il meurt en martyr entre 250 et 272.

 

« Saint Grégoire de Tours (540-594) dans sa célèbre Histoire des Francs place la mission et le martyre de l’apôtre de Lutèce sous le consulat de Dece (249-251)… mais une tradition très ancienne reprise dans les textes liturgiques affirme que Saint Denys fut condamné par le préfet romain Sisinnius Fescenninus qui accompagnait en Gaule Maximien Hercule pour réprimer la révolte des Bagaudes associée aux invasions germaniques vers 286-290 après Jésus-Christ.

C’est dans cette période de troubles politiques et militaires que la persécution antichrétienne se déchaîna à Lutèce et que furent immolés non seulement les trois martyrs Denys, Rustique et Eleuthère, mais les martyrs chrétiens anonymes de Montmartre qui étaient fêtés dans le diocèse de Paris avant la révolution de 89 le 4 septembre. »

 

La légende nous raconte que le préfet romain en place à cette époque fait arrêter et torturer Saint-Denis et ses deux acolytes. Ils sont condamnés à être décapités. Les légionnaires chargés de la besogne passent à l’action à mi-pente de la butte Montmartre avant d’atteindre le sommet où aurait dû avoir lieu l’exécution.

Il se passe alors quelque chose d’extraordinaire: le saint ramasse sa tête et continue de gravir la pente. Il lave son cou souillé, nous dit-on, dans l’eau d’une fontaine puis dévale le versant nord. Il parcourt ainsi plus de 6 km avant de s’effondrer au pied d’une sainte femme à l’endroit où se trouve actuellement la basilique Saint-Denis.

 

 

Le chemin reconstitué au XIXe siècle part de Notre-Dame-de-Lorette et aboutit à l’arrière du Sacré-Cœur. Un grand nombre d’indices montrent qu’il a été élaboré très minutieusement sur cette portion restreinte du site de la butte Montmartre.

Même s’il y a des prolongements en amont et en aval du parcours, l’essentiel symboliquement se formule entre le bas de la butte et son sommet, selon les jalons suivants :

 

Notre-Dame-de-Lorette détermine notre base de départ. Cette église se trouve en plein carrefour, en bas de la colline. L’intérieur de l’édifice est orné d’un grand nombre de représentations très significatives de l’état premier de l’être avant qu’il n’engage une sorte de pèlerinage. Mais il est question aussi de potentialités de déploiement.

On sort par une petite porte dérobée à l’arrière de Notre-Dame-de-Lorette où s’engage la pente de la rue des Martyrs. La rue des Martyrs croise la rue Yvonne le tac. Sur la gauche, au 11 rue Yvonne le Tac, se trouve la crypte du martyrium. C’est à cet endroit qu’eut lieu la décollation de Saint-Denis. Cette rue rejoint la place des Abbesses où est édifiée l’église Saint-Jean de Montmartre.

S’engage ensuite une nouvelle pente, par la rue Ravignan. La rue des Trois Frères rejoint cette rue. La rue des Trois Frères est un confluent de la rue d’Orsel qui elle-même prend sa source à proximité d’une chapelle Sainte-Anne.

Au milieu de la rue Ravignan on tourne à gauche pour emprunter la rue d’Orchampt (on entre dans le champ de l’or). La rue d’Orchampt débouche en face du Moulin de la Galette, rue Girardon. La rue Girardon passe devant un square où l’on peut voir une statue de Saint-Denis ainsi que la fontaine où il est censé avoir lavé son cou.

La rue de l’Abreuvoir qui emboite la rue Girardon monte jusqu’à la Maison rose. La rue de l’Abreuvoir indique par jeu de mots (une anagramme) qu’il se passe quelque chose d’important à ce stade d’un processus de transformation de l’être. On peut voir des aigles et un cadran solaire sur lequel est représenté un coq bleu.

Après la Maison rose, il faut redescendre sur la gauche par la rue des Saules. On passe devant le cabaret artistique du Lapin agile avant de remonter vers l’arrière du Sacré-Cœur, en empruntant respectivement la rue Saint Vincent et la rue de la Bonne… de la bonne voie semble-t-il en effet.

 

 

La reformulation d’une philosophie et la proposition d’une voie de développement

Ce qui se formule entre les deux bornes du parcours, c’est la philosophie hermétique. C’est aussi la philosophie de l’alchimie et celle du christianisme originel. Les trois en fait n’en font qu’une, elles disent à leur façon la même chose.

Une philosophie c’est-à-dire des principes et une logique.

Dans cette philosophie, toute forme de vie peut être ramenée à trois principes. Dans le langage alchimique, ce sont le soufre, le mercure et le sel ; dans le langage plus abstrait et conceptuel moderne cela correspond à l’essence, à la substance et au corps.

Ces trois principes sont incarnés par les trois saints de la légende : Eleuthère c’est le soufre ; Saint-Denis correspond au mercure transformé par l’action du soufre. Saint-Rustique incarne l’état dans lequel le mercure peut être figé de façon plus ou moins provisoire : Rustique représente le sel.

Le soufre est le principe actif de la vie. C’est le principe premier et en fin de compte le principe unique de toute chose : cette philosophie est donc un monisme.

Le soufre configure le mercure. Le mercure, c’est la substance, le matériau dans lequel le soufre s’exprime. Le corps formé, figé en un certain état du mercure, c’est le sel.

 

Cette philosophie ne fait pas que définir des principes, elle affirme la possibilité de déployer le vivant et elle donne les moyens d’y parvenir : c’est donc aussi une voie de développement, de déploiement de l’être.

La recette est la suivante : il s’agit de décloisonner les trois soufres de l’être qui se trouvent enfermés dans le mental, dans le corps physique et dans l’âme. Il faut également décristalliser le mercure contenu en réserve notamment dans l’âme. Le mercure correspond aux contenus inconscients de la psyché. Ces contenus en puissance sont tellement compactés, compressés, que l’âme paraît insignifiante, d’une dimension négligeable.

            Il faut donc libérer tout cela (Eleuthère signifie libérateur, en grec).

Par la suite, les trois soufres libérés forment un nouveau noyau qui permet de reconfigurer le mercure délié. Un nouveau corps physico-psychique, transcendant et cosmique, pourra alors être généré.

 

Les moyens mis en œuvre pour que s’opère une sorte d’initiation

L’ensemble du parcours constitue un patchwork cohérent de représentations mais il y a tout de même deux modes de représentation dominants. L’iconographie chrétienne est très présente au début et à la fin du parcours (Notre-Dame-de-Lorette, Saint-Denis, Sainte-Anne, Saint-Jean, etc.). L’imagerie alchimique s’impose au milieu (Orsel, trois frères, Orchampt, rebis, etc.).

D’autres modes de formulation s’entremêlent tout au long du périple : la géographie du site est signifiante ainsi que l’architecture religieuse ou profane. La toponymie, le jeu avec les nombres, les emblèmes, sont autant de pièces de ce patchwork de représentations.

La cohérence de l’ensemble est mise en relief et verrouillée par un système de clôture : on retrouve au début et à la fin les 9 médaillons des litanies de Lorette (il s’agit d’une prière). Ces médaillons sont disposés de façon a priori aléatoire dans Notre-Dame-de-Lorette.

Un dixième médaillon est ajouté dans l’église (celui de la Vierge en puissance : Virgo Potens). Ce qui laisse entendre que tout reste à faire à ce stade.

Au terme du parcours, à l’arrière du Sacré-Cœur, ces mêmes médaillons sont mis en ordre. On peut voir ci-dessous les trois premiers médaillons alignés et séparés par des croix pattées.

L’ordre dans lequel sont placés les neuf médaillons formule une synthèse claire et efficace de ce qui n’existe plus seulement en puissance, puisque le chemin a été réalisé.

 

Les principaux repères dont on dispose pour comprendre ce qui se dit

Le site établit trois niveaux, celui du carrefour de Notre-Dame-de-Lorette et celui de la place des Abbesses avec l’église Saint-Jean. Le dernier palier correspond au plateau de la basilique du Sacré-Cœur et de l’église Saint-Pierre de Montmartre. Située au n°2 de la rue du Mont-Cenis, l’église Saint-Pierre de Montmartre est la plus ancienne église paroissiale de Paris après celle de Saint-Germain-des-Prés. Elle a succédé à une basilique mérovingienne dédiée à saint Denis.

On peut déjà faire le constat de l’élévation de ces trois plans et de leur élargissement progressif. Chacun de ces plans correspond à un niveau de conscience, à un état d’être plus ou moins évolué.

Le premier plan ou étage correspond à l’homme primaire dont l’intelligence est purement cognitive. Cette intelligence fonctionnelle est mise au service des prérogatives du corps égotique.

Ce corps aspire à dominer et à jouir. Il cherche à s’imposer dans l’espace social, en surface. L’homme premier, l’homme primaire, est symbolisé par le serpent d’airain. L’airain est un métal plus dur que le fer. Mais l’homme d’airain a plus de valeur que l’homme de fer. L’airain est un alliage de cuivre (le cuivre est associé à Vénus, à l’amour). L’homme de fer ne souffre pas de sa condition, il ne sent rien, contrairement à l’homme d’airain.

L’homme primaire est un fruit limité de l’Arbre de vie. Il souffre et meurt de sa limitation. Il est aussi paradoxalement aliéné à ce qu’il néglige.

 

Le deuxième niveau est celui de l’homme religieux. L’homme religieux, au sens de relié à son âme, a trouvé le point d’accès à une ressource considérable en termes de potentialités psychiques et spirituelles.

 

Cette ressource se décristallise et se déploie sous l’effet de l’intelligence intuitive et introspective. Cela modifie l’équilibre de l’être et le met sur la voie d’une transformation plus radicale.

Cet homme relié est symbolisé par le à tildé. Il est connecté à son âme avec laquelle il se conjoint, ce qui lui permet d’envisager de dépasser son état d’être premier.   

              

Le troisième niveau correspond à l’homme cosmique dont le psychisme est régi par un nouveau centre. Cet être-là est en pleine santé mais son équilibre peut s’avérer encore instable.

Le microcosme qu’il constitue est en harmonie avec le macrocosme. Il capte et relaie les flux d’énergie cosmique sous forme notamment de lumière. L’homme total correspondant à la Pierre philosophale est matérialisé par le Sacré-Cœur. Il est symbolisé par l’Etoile de Salomon ou par l’Étoile du Matin. Il incarne la Lumière qu’il décuple.

 

Le passage d’un plan à l’autre s’opère au terme des 3 phases du processus alchimique : la phase au noir, la phase au blanc et celle au rouge.

Ces phases correspondent aux étapes du processus d’individuation dont parle Carl Gustav Jung. La phase au noir correspond à l’intégration de l’ombre, à la prise de conscience de l’inconscient. La phase au blanc, c’est l’intégration de l’anima, la longue structuration de l’inconscient découvert et délié. La phase au rouge correspond à l’intégration relative du Soi. L’être est alors régi par un nouveau Centre, ce qui modifiera complètement son rapport au réel.

 

 

Une philosophie par le feu

L’action du soufre et les métamorphoses du mercure

 

La décollation témoigne de l’activation du soufre du mental. L’intelligence cognitive au service du corps se transforme en intelligence intuitive. L’intelligence s’oriente autrement et devient introspective.

Le soufre du mental a en fait répondu à l’aimantation du soufre très lointain de l’âme. Le soufre de l’âme est le germe de ce qui deviendra le nouveau noyau de l’Être, le Soi. Ce germe est représenté par un petit poisson appelé rémora dans la terminologie alchimique.

Le (ou la) rémora est invisible au début du processus, puisqu’il est relégué dans les grandes profondeurs de l’âme qu’on pouvait croire inerte au point de douter de son existence ou de sa valeur. La représentation de Sainte-Anne en amont de la rue d’Orsel renvoie à cette infécondité voire stérilité présumées.

Ce sont trois soufres (trois frères) qui doivent se décloisonner puis s’amalgamer, ceci afin de constituer le noyau de la pierre, de la nouvelle structure psychique. Cette structure se développe après fusion complète et quintessenciée de ces trois soufres. Ce noyau engendre dans le mercure l’embryon d’un nouveau corps.

 

Le soufre engendre les métamorphoses du mercure. Une grande quantité de mercure est condensée et compactée, contenue en puissance dans l’âme. Ce mercure  est libéré, délié par le soufre de l’intelligence intuitive. Il se déploie à tel point que cela peut même submerger l’être. Il est ensuite brassé, ce qui active alors toutes ses potentialités.                                                   

Le mercure est enfin régi par un nouveau centre qui le corporifie de façon homogène et optimum.        

 

Un parcours complet et détaillé

Première étape, première station: Notre-Dame-de-Lorette            

Tout commence donc en bas de la rue des Martyrs, en amont de la pente où se situe l’église a priori sans grand intérêt de Notre-Dame-de-Lorette.

Loin d’être un édifice insignifiant, cette église construite entre 1822 et 1836 fournit une base dense et complète de méditation. Les représentations picturales qui ornent l’intérieur de l’église sont des œuvres de peintres nazaréens français tels Victor Orsel et Adolph Roger. Ce groupe d’artistes s’est probablement constitué à Rome entre 1822 et 1829, suivant l’influence du peintre allemand Overbeck. Ils avaient pour visée de reformuler une conception originelle et mystique du christianisme.

 

« Le terme Nazarener, écrit Michel Caffort, apparaît pour la première fois, à l’écrit, en 1816-1817. Il désigne alors, sur le mode ironique, une colonie de jeunes peintres allemands (ou de culture germanique) installés à cette époque à Rome et aisément reconnaissables à leur aspect extérieur : à leur façon, plus particulièrement, de porter les cheveux, selon l’expression populaire italienne, alla nazarena, c’est-à-dire, à l’exemple traditionnel du Christ (et aussi de Raphaël et de Dürer), long jusqu’à l’épaule et divisés au milieu par une raie. Ce terme Nazarener, plus sérieusement, nous renvoie à une réalité d’ordre organisationnel : la Confrérie de saint Luc (Lukasbund) fondée à Vienne, le 10 juillet 1809, autour du Lübeckois Johann Friedrich Overbeck (1789-1869) et du Francfortais Franz Pforr (1786-1812), transférée à Rome à l’été 1810 et par la suite (après sa dissolution de 1818) appelée à se transformer dans les années 1840 en une emblématique « école de l’art chrétien » honorant en Overbeck son « prince ». Une école donc, ou plutôt, en toute rigueur, un mouvement rassemblant ainsi, et au-delà de leurs particularités respectives, toute une pléiade de disciples, amis et compagnons d’armes lui conférant cette dimension internationale dont on voit mal comment (et pourquoi) la France se serait tenue à l’écart. Le fait est que, comme nombre de ses voisins européens, notre pays a aussi possédé, après 1830, de l’aveu même de Claudius Lavergne (qui fut un des leurs et non des moindres), « une tribu de Nazaréens ». André-Jacques-Victor Orsel, Alphonse-Henri Périn, Adolphe Roger, Emile Signol, Jean-Louis Bézard, Eugène-Emmanuel Amuary-Duval, Claudius Lavergne, Louis-Joseph Hallez, Louis-Charles-Marie de Bodin comte de Montalembert, incarnent en effet, parmi d’autres, cette ambition des lendemains de Juillet qu’il s’agit ici de prendre au sérieux et à laquelle il convient, n’en déplaise à une certaine routine historiographique, de redonner toute son importance. »

 

La chapelle des Fonts Baptismaux décorée par Adolphe Roger a été présentée au public en novembre 1840. Les contributions d’Alphonse-Henri Périn et d’André-Jacques-Victor Orsel ont été achevées respectivement en 1852 et 1854. Leurs œuvres sont très riches en symboles.

Mais pour comprendre ce qui se dit à travers cet édifice, aussi bien extérieurement qu’intérieurement, il faut commencer par rappeler la légende associée à Notre-Dame-de-Lorette. Cette église fait référence à la translation de la Santa Casa, la Maison de Marie. Dans cette maison s’est incarné le Christ (dans le ventre de Marie) avant qu’il naisse à Bethléem. C’est aussi dans ce lieu, à Nazareth, que Jésus vécut son enfance. Cette maison, selon la légende, aurait été transférée (translatée par des anges) en Dalmatie (la Croatie actuelle) au moment où les Mameluks musulmans envahirent la Palestine, en 1291, ceci dans un premier temps tout du moins puisqu’elle fut transportée par la suite sur la rive opposée de l’Adriatique en 1294. Elle y fut tout d’abord déposée dans un bois de lauriers. Mais au bout de huit mois la forêt de Lorette se retrouva infestée d'assassins qui arrêtaient les pèlerins pour les dépouiller. La Maison subit donc un nouveau déplacement pour être rebâtie un peu plus loin en hauteur sur une terre qui appartenait à deux frères. Ceux-ci ne tardèrent pas à s’entredéchirer à propos du partage des offrandes des pèlerins et ils finirent par en venir aux armes. L’ultime transfert eu lieu en 1295 : on plaça la Maison de la mère du Christ au milieu d’un chemin public, à l’emplacement qu’elle occupe encore actuellement dans la ville de Lorette en Italie.

 

Notre Dame, de l’or êtes, pourrait-on commencer par interpréter dans la langue des oiseaux.  Cette langue cabalistique permet d’avancer très vite dans la compréhension des images fournies par ces mythologies qui viennent du fonds des âges.  De l’or vous êtes et vous demeurez, même lorsqu’on vous néglige (que l’on néglige la potentialité du sacré) ou vous maltraite en place publique, dans le champ du monde. 

On comprendra que sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire (entre 1830 et 1870) le nom de «Lorette» ait pu désigner des jeunes femmes du demi-monde aux mœurs souvent légères qui louaient avec des baux précaires (« en attendant que les plâtres sèchent») les nouveaux appartements du quartier.

Notre-Dame-de-Lorette nous renvoie symboliquement à la tendance humaine à négliger les profondeurs fertiles de l’âme. A force de se livrer exclusivement aux passions mondaines, la vie se cristallise en surface. Le peu d’énergie puisé dans la ressource considérable des profondeurs est dissipé en pulsions centrifuges (sexe, violence, pouvoir), consumé en pure perte dans l’espace public profane. Cette ressource signifiée par Marie, la mère et la mer, la matrice de toute vie, cependant reste intacte. Le potentiel qu’elle incarne est toujours à disposition, caché seulement, pas même enfoui. Mais en fuite parfois, durant les périodes critiques et particulièrement mortifères dont parle la légende de la translation nécessaire alors de la Santa Casa. En bas de la butte, ce potentiel est occulté ou situé dans l’angle mort (un bois dormant) de ceux dont l’attention est obnubilée par le trafic et le transit dérisoire de la vie de surface. Le temple des potentialités du sacré est toujours là, quelque part hors de soi et en soi, même lorsqu’il est réduit à la dimension insignifiante d’une toute petite maison de Marie.

L’un des objectifs des Nazaréens, nous rappelle Michel Caffort, fut de             « renouer les traditions de l’art chrétien (…) en des lieux habituellement livrés à la pauvreté intérieure, au manque d’harmonie, et aux caprices de la mode ».

 

 

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