PARIS INITIATIQUE

Publié par stephan

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PARIS VILLE INITIATIQUE

  1. Le Chemin Saint-Denis reconstitué

 

 

Un chemin légendaire

C’est un chemin médiéval de pèlerinage et de méditation qui a été reconstitué au XIXe siècle, entre 1822 et 1919, c’est-à-dire entre le début de la construction de Notre-Dame de Lorette et l’achèvement du Sacré-Cœur.

L’ancien chemin de pèlerinage était marqué par un certain nombre d’édifices mais ce parcours initial a subi de grands dommages lors de réaménagements urbains. Il était jalonné sur la base d’une légende à laquelle réfère aussi le parcours reconstitué.

Il faut donc commencer par rappeler les éléments principaux de cette légende.

Saint-Denis est accompagné d’Eleuthère et de Rustique. Ils ont été chargés par le pape de fonder les premières communautés chrétiennes de Lutèce. Saint-Denis est donc considéré comme le premier évêque de Paris. Il meurt en martyr entre 250 et 272.

La légende nous raconte que le préfet romain en place à cette époque le fait arrêter et torturer : Saint-Denis et ses deux acolytes sont condamnés à être décapités. Les légionnaires chargés de la besogne passent à l’action à mi-pente de la butte Montmartre avant d’atteindre le sommet où aurait dû avoir lieu l’exécution.

Il se passe alors quelque chose d’extraordinaire: le saint ramasse sa tête et continue de gravir la pente. Il lave son cou souillé, nous dit-on, dans l’eau d’une fontaine puis dévale le versant nord. Il parcourt ainsi plus de 6 km avant de s’effondrer au pied d’une sainte femme à l’endroit où se trouve actuellement la basilique Saint-Denis.

Le chemin reconstitué au XIXe siècle part de Notre-Dame de Lorette et s’achève à l’arrière du Sacré-Cœur. Un grand nombre d’indices montrent qu’il a été élaboré très minutieusement sur cette portion restreinte du site de la butte Montmartre.

 

Même s’il y a des prolongements en amont et en aval du parcours, l’essentiel symboliquement se formule entre le bas de la butte et son sommet, selon les jalons suivants :

Notre-Dame-De-Lorette détermine notre base de départ. Cette église se trouve en plein carrefour, en bas de la colline. L’intérieur de l’édifice est orné d’un grand nombre de représentations très significatives de l’état premier de l’être avant qu’il n’engage une sorte de pèlerinage. Mais il est question aussi de potentialités de déploiement.

On sort par une petite porte dérobée à l’arrière de Notre-Dame-De-Lorette où s’engage la pente de la rue des Martyrs. La rue des Martyrs croise la rue Yvonne le tac. Sur la gauche, au 9 rue Yvonne le Tac, se trouve la crypte du martyrium. C’est à cet endroit qu’eut lieu la décollation de Saint-Denis. Cette rue rejoint la place des Abbesses où est édifiée l’église Saint-Jean de Montmartre.

S’engage ensuite une nouvelle pente, par la rue Ravignan. La rue des Trois Frères rejoint cette rue. La rue des Trois Frères est un confluent de la rue d’Orsel qui elle-même prend sa source à proximité d’une chapelle Sainte-Anne.

Au milieu de la rue Ravignan on tourne à gauche pour emprunter la rue d’Orchampt (on entre dans le champ de l’or). La rue d’Orchampt débouche en face du Moulin de la Galette, rue Girardon. La rue Girardon passe devant un square où l’on peut voir une statue de Saint-Denis ainsi que La Fontaine où il est censé avoir lavé son cou.

La rue de l’Abreuvoir qui emboite la rue Girardon monte jusqu’à la Maison Rose. Par anagramme, la rue de l’Abreuvoir indique que c’est à partir de ce stade qu’on pourra percevoir en effet la chose double, le rebis. Il y a aussi des aigles et un cadran solaire avec un coq bleu.

Après la Maison rose, il faut redescendre sur la gauche par la rue des Saules. On passe devant le cabaret artistique du Lapin agile avant de remonter vers l’arrière du Sacré-Cœur, en empruntant respectivement la rue Saint Vincent et la rue de la Bonne… de la bonne voie semble-t-il.

 

La reformulation d’une philosophie et la proposition d’une voie de développement

Ce qui se formule entre les deux bornes du parcours, c’est la philosophie hermétique. C’est aussi la philosophie de l’alchimie et celle du christianisme originel. Les trois en fait n’en font qu’une, elles disent à leur façon la même chose.

Une philosophie c’est-à-dire des principes et une logique.

Dans cette philosophie, toute forme de vie peut être ramenée à trois principes. Dans le langage alchimique, ce sont le soufre, le mercure et le sel ; dans le langage plus abstrait et conceptuel moderne cela correspond à l’essence, à la substance et au corps.

Ces trois principes sont incarnés par les trois saints de la légende : Eleuthère c’est le soufre ; Saint-Denis correspond au mercure transformé par l’action du soufre. Saint-Rustique incarne, quant à lui, l’état dans lequel le mercure peut être figé de façon plus ou moins provisoire. Rustique représente le sel.

Le soufre est le principe actif de la vie. C’est le principe premier et en fin de compte le principe unique de toute chose : cette philosophie est donc un monisme.

Le soufre configure le mercure. Le mercure, c’est la substance, le matériau dans lequel le soufre s’exprime. Le corps formé, figé en un certain état du mercure, c’est le sel.

Cette philosophie ne fait pas que définir des principes, elle affirme la possibilité de déployer le vivant et elle donne les moyens d’y parvenir : c’est donc aussi une voie de développement, de déploiement de l’être.

La recette en quelque sorte est la suivante : il s’agira de décloisonner les trois soufres de l’être qui se trouvent enfermés dans le mental, dans le corps physique et dans l’âme. Il faut également décristalliser le mercure contenu en réserve notamment dans l’âme. Le mercure correspond aux contenus inconscients de la psyché. Ces contenus en puissance sont tellement compactés, compressés, que l’âme paraît insignifiante, d’une dimension négligeable.

Il faut donc libérer tout cela (Eleuthère signifie libérateur).

Par la suite, les trois soufres libérés formeront un nouveau noyau qui permettra de reconfigurer le mercure délié. Un nouveau corps physico-psychique, transcendant et cosmique, pourra alors être généré.

 

Les moyens mis en œuvre pour que s’opère une sorte d’initiation

L’ensemble du parcours constitue un patchwork cohérent de représentations mais il y a tout de même deux modes de représentation dominants. L’iconographie chrétienne est très présente au début et à la fin du parcours (Notre-Dame-De-Lorette, Saint-Denis, Sainte Anne, saint-Jean). L’imagerie alchimique s’impose au milieu (Orsel, trois frères, Orchampt, rebis).

D’autres moyens, langages s’entremêlent tout au long du périple : la géographie du site est signifiante, l’architecture qui n’est pas seulement religieuse l’est également. La toponymie, le jeu avec les nombres, les emblèmes, sont autant de pièces de ce patchwork de représentations.

La cohérence de l’ensemble est mise en relief et verrouillée par un système de clôture : on retrouve au début et à la fin les 9 médaillons des litanies de Lorette (il s’agit d’une prière).

PARIS INITIATIQUE

Autre extrait

 

Un parcours complet et détaillé.

Première étape, première station: Notre-Dame de Lorette

Tout commence donc en bas de la rue des Martyrs, en amont de la pente où se situe l’église a priori sans grand intérêt de Notre-Dame-de-Lorette.

Loin d’être un édifice insignifiant, cette église construite entre 1822 et 1836 fournit une base dense et complète de méditation. Les représentations picturales qui ornent l’intérieur de l’église sont des œuvres de nazaréens français tels Victor Orsel et Adolph Roger. Ce groupe d’artistes s’est probablement constitué à Rome entre 1822 et 1829, suivant l’influence du peintre allemand Overbeck. Ils auront eu pour visée de reformuler une conception originelle et mystique du christianisme.

« Le terme Nazarener, écrit Michel Caffort[1], apparaît pour la première fois, à l’écrit, en 1816-1817. Il désigne alors, sur le mode ironique, une colonie de jeunes peintres allemands (ou de culture germanique) installés à cette époque à Rome et aisément reconnaissables à leur aspect extérieur : à leur façon, plus particulièrement, de porter les cheveux, selon l’expression populaire italienne, alla nazarena, c’est-à-dire, à l’exemple traditionnel du Christ (et aussi de Raphaël et de Dürer), long jusqu’à l’épaule et divisés au milieu par une raie. Ce terme, plus sérieusement, nous renvoie à une réalité d’ordre organisationnel : la Confrérie de saint Luc (Lukasbund) fondée à Vienne, le 10 juillet 1809, autour du Lübeckois Johann Friedrich Overbeck (1789-1869) et du Francfortais Franz Pforr (1786-1812), transférée à Rome à l’été 1810 et par la suite (après sa dissolution de 1818) appelé à se transformer dans les années 1840 en une emblématique « école de l’art chrétien » honorant en Overbeck son « prince ». Une école donc, ou plutôt, en toute rigueur, un mouvement rassemblant ainsi, et au-delà de leurs particularités respectives, toute une pléiade de disciples, amis et compagnons d’armes lui conférant cette dimension internationale dont on voit mal comment (et pourquoi) la France se serait tenue à l’écart. Le fait est que, comme nombre de ses voisins européens, notre pays a aussi possédé, après 1830, de l’aveu même de Claudius Lavergne (qui fut un des leurs et non des moindres), « une tribu de Nazaréens ». André-Jacques-Victor Orsel, Alphonse-Henri Périn, Adolphe Roger, Emile Signol, Jean-Louis Bézard, Eugène-Emmanuel Amuary-Duval, Claudius Lavergne, Louis-Joseph Hallez, Louis-Charles-Marie de Bodin comte de Montalembert, incarnent en effet, parmi d’autres, cette ambition des lendemains de Juillet qu’il s’agit ici de prendre au sérieux et à laquelle il convient, n’en déplaise à une certaine routine historiographique, de redonner toute son importance. »

 

Pour comprendre ce qui se dit à travers cet édifice, aussi bien extérieurement qu’intérieurement, il faut commencer par rappeler la légende associée à Notre-Dame de Lorette. Cette église fait référence à la translation de la Santa Casa, la Maison de Marie. Dans cette maison s’est incarné le Christ (dans le ventre de Marie) avant qu’il naisse à Bethléem. C’est aussi dans ce lieu, à Nazareth, que Jésus vécut son enfance[2]. Cette maison, selon la légende, aurait été transférée (translatée par des anges) en Dalmatie (la Croatie actuelle) au moment où les Mameluks musulmans envahirent la Palestine, en 1291, ceci dans un premier temps tout du moins puisqu’elle fut transportée par la suite sur la rive opposée de l’Adriatique en 1294. Elle y fut tout d’abord déposée dans un bois de lauriers. Mais au bout de huit mois la forêt de Lorette se retrouva infestée d'assassins qui arrêtaient les pèlerins pour les dépouiller. La Maison subit donc un nouveau déplacement pour être rebâtie un peu plus loin en hauteur sur une terre qui appartenait à deux frères. Ceux-ci ne tardèrent pas à s’entredéchirer à propos du partage des offrandes des pèlerins et ils finirent par en venir aux armes. L’ultime transfert eu lieu en 1295 : on plaça la Maison de la mère du Christ au milieu d’un chemin public, à l’emplacement qu’elle occupe encore actuellement dans la ville de Lorette en Italie.

 

Notre Dame, de l’or êtes, pourrait-on commencer par entendre dans la langue des oiseaux dite aussi du cheval. Cette langue cabalistique permet d’avancer très vite en effet dans la compréhension des images fournies par ces mythologies qui viennent du fonds des âges. De l’or vous êtes et vous demeurez, même lorsqu’on vous néglige (que l’on néglige la potentialité du sacré) ou vous maltraite en place publique, dans le champ du monde.

On comprendra que sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire (entre 1830 et 1870) le nom de «lorette»[3] ait pu désigner des jeunes femmes du demi-monde aux mœurs souvent légères qui louaient avec des baux précaires (« en attendant que les plâtres sèchent») les nouveaux appartements du quartier.

Notre-Dame-de-Lorette nous renvoie symboliquement à la tendance humaine à négliger les profondeurs fertiles de l’âme. A force de se livrer exclusivement aux passions mondaines, la vie se cristallise en surface. Le peu d’énergie puisé dans la ressource considérable des profondeurs signifiée par Marie[4] est dissipé en pulsions centrifuges (sexe, violence, pouvoir), consumé en pure perte dans l’espace public profane. Mais le potentiel reste intact. Il est toujours à disposition, caché seulement, pas même enfoui. Mais en fuite parfois, durant les périodes critiques et particulièrement mortifères dont parle la légende de la translation nécessaire alors de la Santa Casa. En bas de la butte, ce potentiel est occulté ou situé dans l’angle mort (un bois dormant) de ceux dont l’attention est obnubilée par le trafic et le transit dérisoire de la vie de surface. Le temple des potentialités du sacré est toujours là, quelque part hors de soi et en soi, même lorsqu’il est réduit à la dimension insignifiante d’une toute petite maison de Marie.

L’un des objectifs des Nazaréens, nous rappelle Michel Caffort, fut de « renouer les traditions de l’art chrétien (…) en des lieux habituellement livrés à la pauvreté intérieure, au manque d’harmonie, et aux caprices de la mode ».

 

L’intérieur de Notre-Dame-de-Lorette

Dans cet écrin, on peut distinguer (sans être exhaustif) trois types et secteurs de représentations picturales. Les peintures murales de la nef alignent des glorifications de la Vierge et de l’Enfant de Lumière qu’elle a mis au monde. A gauche du chœur en venant de l’entrée principale, s’égrènent des médaillons des litanies de la Vierge ou litanies de Lorette. Le troisième groupe de représentations se trouve à droite du chœur, tout autour d’une porte qui mène à la sortie nord-est de l’édifice, en contrebas de la rue des Martyrs. La facture de ces peintures murales, à droite du chœur, est différente de celle des autres œuvres. Elles ont quelque chose de très dépouillé, de très humble. On pense aux fresques de Giotto, on sent l’influence italienne Pré-renaissante.

Tout semble ici réuni pour faire réfléchir à l’état dans lequel se trouve son être avant qu’on envisage éventuellement de franchir cette porte dérobée du nord.

 

[1] « Les Nazaréens Français, Théorie et pratique de la peinture religieuse au 19ème siècle ».

[2] Cette Maison est associée à l’idée d’un déploiement prometteur de l’Être (Nazareth signifie « fleur » en hébreux ; c’est l’une des étymologies envisageables de ce mot).

[3] Le vocable aura été lancé par le journaliste Nestor Roqueplan, vers 1840.

[4] La mère et la mer, la matrice de toute vie.

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