72 PROPOSITIONS pour retrouver le sens du Sens

Publié par stephan

Ces 72 propositions constituent un patchwork  cohérent de réflexions.

La liste des intitulés est suivie de synthèses de ce qui pourra être formulé en substance dans le cadre de conférences.

 

 

72 Propositions de pistes à suivre pour tenter de retrouver le sens du Sens

  1. Le désastre du Je : Beckett, Fin de partie

(sur le narcissisme pervers)

  1. La perspective alchimique : Rabelais, Gargantua

(sur la possible transformation du Corps de l’Etre)

  1. Reconstitution d’une voie immémoriale : Fulcanelli

(sur la voie traditionnelle d’accès au non-moi)

  1. Fin programmée de la Terre du Moi : Lars Von Trier, Mélancholia

(sur la fin programmée d’une Terre qui ne saurait être que provisoire)

  1. Les ressorts aberrants du système de cour : La Bruyère

(sur les ressorts collectifs de la vie des Moi)

  1. Sur la limitation au stade sexuel de l’expression de l’énergie vitale : Lars Von Trier, Dogville

(sur les exactions sexuelles du Moi)

  1. Sur la nécessité du langage (quel langage ?) et d’une conscience (quelle conscience ?) : Basquiat

(sur l’importance, la nécessité d’une structure moïque)

  1. Le point de vue matérialiste et l’angle oie : Giono, Un roi sans divertissement

(sur l’impasse de la matérialité des corps)

  1. Sur l’intuition du franchissement possible d’une certaine porte : Lynch, Lost highway

(sur la manifestation d’un en-deçà au moins de la matérialité du corps)

  1. L’attente d’une certaine forme de mort qui finira bien par venir : Lars Von Trier, Mélancholia

(sur l’attente d’être Autrement)

  1. La voie furieuse, naturelle et naturante du couple : Lars Von Trier, Antichrist

(sur le franchissement de la porte de la matérialité par la fulgurance du couple)

  1. Sur le sentiment d’être en procès : Kafka, Le Procès

(sur l’incitation à chercher une issue à la matérialité fermée de l’être)

  1. La perspective chevaleresque : Chrétien de Troyes, Perceval

(sur l’idée d’une issue par l’impasse du dehors)

  1. D’un autre jour possible dans la nuit : Shakespeare, Roméo et Juliette

(sur l’idée d’une issue par le dedans)

  1. Jung, Copernic de la psyché

(sur la pertinence d’un nouveau référentiel)

  1. L’intuition d’un arrière-plan qui n’est peut-être pas qu’un monde des morts : Pascal

(sur le pari d’une intuition)

  1. Individuation d’Ulysse : Homère, l’Odyssée

(sur la transformation intérieure et ses effets extérieurs)

  1. La nature des images : Gerhard Richter

(sur le degré d’importance des images)

  1. L’Amour fou, la Merveille : Breton

(sur les percées de l’Amour)

  1. Du fatras social aux 3 ou 4 notes de la vérité d’être : Céline

(sur les difficultés d’accès à l’essentiel et les risques d’égarements de l’Artiste)

  1. Manifestations de l’Esprit : Quignard, Tous les matins du monde

(sur les formes instables et imprévisibles de l’Esprit)

  1. Métamorphoses envisageables de la nature et de l’homme : Ovide & Faust (le deuxième Faust)

(sur les transformations envisageables des formes de vie)

  1. Jung, Philosophe hermétique

(sur la réactivation d’une perspective immémoriale)

  1. L’infini espace intérieur vu du ciel de la Terre : Michaux, Connaissance par les gouffres et Les grandes épreuves de l’esprit

(sur les modes d’ouverture d’un champ d’investigation)

  1. La question du mode d’arpentage : Michaux, Les grandes épreuves de l’esprit

(sur la voie imposée par la Nature)

  1. Structure de l’Esprit ou esprit de la structure? : Queneau, Zazie dans le métro

(sur l’illusion de l’esprit)

  1. Formes de prudences, esthétiques du doute : Jaccottet, Bonnefoy

(sur les précautions à prendre)

  1. Les liaisons dangereuses ou le désir de mort

(sur l’esprit de négation)

  1. Mystique de la France : De Gaulle

(sur l’Esprit en politique)

  1. La tentation de l’action : Musset

(sur l’illusion d’une action possible sur le monde)

  1. Les yeux grands fermés de la modernité : Kubrick, Eyes wide shut

(sur les illusions de la modernité)

 

  1. L’impossible négation : Queneau

(sur l’idée qui demeure d’une perspective Sensée)

  1. La réalisation cinématographique de la Pierre : Tarkovski, Solaris

(sur la réalisation Imaginaire d’un Mystère)

  1. Matérialité de l’Esprit : Pénone, Tsai Ming-Liang, Zao Woo-Ki

(sur la reconsidération du réel)

  1. Les Voies de garage de l’Esprit : Leos Carax, Holy Motors

(sur les impasses terrestres de l’Esprit)

  1. De la puissance relative du jeu et des joueurs : Lampedusa, Le Guépard

(sur les limites grotesques de la comédie sociale)

  1. Méditation sur les couleurs : Zao Woo-Ki

(sur les métamorphoses de la matière)

  1. De l’encombrement des objets : Chen Zhen

(sur l’encombrement par les objets de la réalité)

  1. L’inventaire des torche-culs : Rabelais, Gargantua

(sur le problème en voie de résolution envisageable de la misère)

  1. Désir d’absolu et désir d’objet : Pérec, Les Choses

(sur le dévoiement du Désir d’Absolu)

  1. Le refus des masques : Bergman, Persona

(sur l’instabilité de l’âme libre et ses tendances contradictoires ; sur les forces centripètes et centrifuges du psychisme)

  1. Quelques traces d’une perspective intérieure : Rimbaud

(sur la perspective intérieure)

  1. Le plurivocalisme (de surface et profond) des sonnets de Rimbaud

(sur le Corps girouette)

  1. Formes du Désir : Kafka, Le Procès

(sur les formes du Désir)

  1. Au bord de l’effroi : Perrault

(sur la conscience qui affleure d’un gouffre)

  1. Réflexion sur l’eau : de Pénone à Tsai Ming-Liang

(sur la matière Vivante)

  1. Et si l’esprit de lien était plus fort que l’esprit de corruption, l’amour plus fort que la mort ? : Musset, Lorenzaccio

(sur le mystère et la confusion de la vie)

  1. Ce que l’on croit être une fin en soi n’en est peut-être à peine que le début : Jung, Psychologie du yoga de la Kundalinî

(sur la possibilité d’un déploiement considérable de la Vie)

  1. Notions clés d’un livre fermé (l’or, l’athanor, le mercure, l’Artiste), notions clés du livre hermétique

(sur la difficulté du déploiement)

  1. Sur l’avancée d’un arpenteur : Kafka, Le Château

(considération des traces qui piétinent d’une avancée)

  1. Nature et manifestations de l’idiotie (comme expression de l’ombre dont on ignore fondamentalement la nature) : Trier, L’idiot

(sur les manifestations premières de l’inconscient actuel)

  1. l’Autre et le langage : Lacan

(sur l’idée de possession par le langage)

  1. Sur la présence d’Autre chose dans la réalité : d’Antonioni (Blow up) à Térence Malik (La Merveille)

(sur les manifestations d’Autre chose)

  1. Postmodernité, le retour de la Merveille ? : Térence Malik, La Merveille

(sur le sentiment, la sensation de la Merveille)

  1. Sur l’unilatéralité des fonctions de l’ego : différentes figures de Don Juan

(sur le caractère borné de l’ego)

  1. L’Autre de Rimbaud

(sur une potentialité retrouvée)

  1. Arpentage visuel et perspectives de la paranoïa critique : Dali

(sur la projection artistique prospective des possibles)

  1. La présomption d’innocence : Kafka, Le Procès

(Sur le déni de l’Ombre)

  1. L’Artiste et son âme : Bergman, En présence d’un clown

(sur l’égarement artistique)

  1. Le jeu des marionnettes : Bergman, De la vie des marionnettes

(sur un désastre annoncé)

  1. Puissance de l’Autre et inflation : Nietzsche

(sur l’Autre désastre)

  1. L’arrêt de mort (sur l’alternative d’un franchissement brutal ou du détour d’écrou) : Blanchot

(sur l’atermoiement légitime)

  1. L’atermoiement de Faust : Sokourov, Faust

(sur le doute et la résistance égotique, l’atermoiement régressif)

  1. Sur l’importance négligée de la Littérature véritable

(sur l’importance de la Littérature)

  1. L’intuition qui fait défaut

(sur la nécessité de l’Intuition)

  1. Tout Parle

(sur la surdité)

  1. La représentation de l’Autre en littérature ou l’Autre littéraire ? (la Parole n’est-elle que littéraire ?)

(sur l’imagination fantasmatique et l’imagination vraie)

  1. La Nature d’une issue

(sur la part de la Nature et sur celle l’Art dans le processus d’individuation, de transformation de l’Être)

  1. Mythologie grecque et phénoménologie psychique

(sur l’importance des mythes les plus anciens)

  1. Stagnation et morcellement du corps individuel et social : Diderot, Jacques le fataliste et son maître

(sur les limitations historiques du corps individuel et social)

  1. Le pire fléau de la rhinocérite : Ionesco, Rhinocéros

(sur le déni de l’inconscient et l’esprit de troupeau)

  1. Le retour de la Nature : Lars Von Trier, Antichrist

(Sur la profondeur inSensée de la Nature)

  1. (sur le narcissisme pervers)

Le désastre du Je : Beckett, Fin de partie

Il s’agira de montrer combien une certaine configuration aberrante du moi (le Je) peut engendrer de désastres. Désastre tant en termes de fondation de réalités absurdes que de relations perverses à autrui. Désastre aussi pour ce type de Moi lui-même, se pensant pourtant si dominant, mais en réalité déjà rongé par toutes les nécroses : Hamm, le personnage central de la pièce est frappé d’infirmités multiples. Dès lors, « quelque chose suit son cours », pour cette âme, qui, au nom ampoulé du Je, se sera évidée d’elle-même.

 

  1. (sur la possible transformation du Corps de l’Etre)

La voie alchimique : Rabelais, Gargantua

On connaît l’Humaniste mais on ignore et refuse sans doute d’une certaine manière de considérer le Philosophe Hermétique Rabelais : nous serions pourtant à même de rouvrir cette perspective et d’en comprendre la valeur grâce aux repères fournis notamment par la psychologie des profondeurs de Jung. Le Gargantua de Rabelais, plus particulièrement, suit cette perspective hermétique immémoriale, développe avec vigueur et joie, nous le montrerons, la pensée d’un déploiement possible et fascinant de l’âme humaine, du Corps psychique dirait-on aujourd’hui.

 

  1. (sur la voie traditionnelle d’accès au non-moi)

Reconstitution d’une voie immémoriale : Fulcanelli

Le but de Fulcanelli fut de reconstituer le chemin traditionnel qui aura aussi été le mieux à même de guider ses propres pas, affirme-t-il dans le tome I des « Demeures philosophales ». Ceci, pendant que d’autres ouvraient (ce qui fait qu’on se souvient moins de lui) de nouvelles voies menant in fine au même lieu, dans l’enceinte d’un même temple, pourrait-on dire ou se représenter. Fulcanelli fut le porte-flambeau d’une certaine façon immémoriale de penser la vie, une façon de penser la vie toujours en passe de se rappeler, de se manifester à nous, envers et contre toutes nos formes de dénégation du Sens, à travers notamment la voie étroite et encore humide des représentations de nos rêves.

 

  1. (sur la fin programmée d’une Terre qui ne saurait être que provisoire)

Fin programmée de la Terre du Moi : Lars Von Trier, Mélancholia

Trier est certainement le plus subversif des créateurs contemporains, moins par les frasques convenues d’un Moi à l’évidence perturbé, secoué, que par les productions d’un psychisme suffisamment sous contrôle pour que ses représentations puissent constituer malgré tout une œuvre cohérente et d’un intérêt majeur à ce moment de notre évolution. Lars Von Trier met à jour de la façon la plus troublante nos misères et montre toutes les facettes de l’enfer dans lequel nos âmes sont enlisées ; mais l’Œuvre semble porter aussi en germe l’intuition de perspectives, la possibilité d’être Autrement, à moins qu’elle ne manifeste au contraire les symptômes avant-coureurs d’une irruption de nos fureurs, d’une psychose collective, qui nous purgerait à nouveau d’une énergie lovée sur elle-même comme un serpent ne sachant toujours pas quelle forme prendre, quelle orientation suivre, qui corresponde à une aspiration profonde, s’il en est. Révélant toutes les formes de souffrance de l’âme sous les apparences de réussites, Lars Von Trier témoigne aussi d’une peur se cachant sous nos dénégations, et d’un appel à l’aide, à moins qu’il ne s’agisse d’incantations pour un nouveau déluge.

 

  1. (sur les ressorts collectifs de la vie des Moi)

Les ressorts aberrants du système de cour : La Bruyère

La Bruyère témoigne de la fascination, de l’aimantation qu’opérait déjà à son époque une certaine forme de vie sociale. Il s’efforce d’ailleurs de se soustraire lui-même, par l’écriture, à l’obsession d’appartenance aux réseaux sociaux dominants, à la Cour ; une appartenance à laquelle on aspire parce qu’on la croit nécessaire à la jouissance des prérogatives fantasmées du monde. La Bruyère réfléchit à la possibilité de préserver son individualité humanisante, de résister à la pression d’un processus social au fond régressif. Il cherche une solution individuelle mais propose également une réponse collective, politique, si tant est que ses contemporains veuillent bien prendre en considération le type de parole et de positionnement humain qu’il représente encore.

 

  1. (sur les exactions sexuelles du Moi)

Sur la limitation au stade sexuel de l’expression de l’énergie vitale : Lars Von Trier, Dogville

La société dissimule à peine la sauvagerie : on s’en aperçoit, si l’on fait abstraction, à la manière de Trier, du décor, des apparences de civilisation. La sauvagerie suinte en permanence, sous les formes d’une sexualité plus ou moins directe, plus ou moins masochiste ou sadique, consistant à décharger l’énergie vitale de façon discontinue sur tel ou tel objet. L’innocence, une aspiration bourgeoise de l’énergie vitale encore fluide à s’écouler toujours de façon fluide et à échapper ainsi à la pesanteur des corps qui s’alourdissent, cette énergie encore fluide, l’innocence, se heurte à la dureté du réel humain (la dureté de la pierre quasiment morte, fossilisée) ; elle se fige in fine, coagule, s’y conforme à cette dureté de la pierre ou bien se retourne en violence contre elle-même et la vie, le peu de vie restant : ne reste alors dans le vide humain qu’un aboiement, un bruit de chien.

 

  1. (sur l’importance, la nécessité d’une structure moïque)

Sur la nécessité du langage (quel langage ?) et d’une conscience (quelle conscience ?) : Basquiat

Il semble avoir hésité longtemps, trop longtemps, à adopter une forme de langage imposant un ordre au chaos (tout du moins apparent) ; il semble avoir trop longtemps hésité à adopter un langage qui ne soit pas pour autant un mode d’oppression. Ayant l’instinct aigu de l’ambivalence de tout langage et conscience collective en découlant, il se constitue tout de même le sien propre de langage, mais un langage pictural qui n’a pas les vertus défensives vis-à-vis de tout ce qui peut assaillir du dehors et du dedans, qui n’a pas non plus les vertus d’adaptation agressives du langage édifié par le groupe. Alors, la vie crible le corps infirme, celui d’une conscience particulière, de Basquiat, avec ses qualités remarquables et ses limites tragiques.

 

  1. (sur l’impasse de la matérialité des corps)

Le point de vue matérialiste et l’angle oie : Giono, Un roi sans divertissement

La vie se manifeste à visage découvert, dans sa nudité matérielle. Tout homme est une structure matérielle plus ou moins viable, chaude, plus ou moins à même de résister au froid du néant, de la nuit, plus ou moins à même de se reconstituer aussi par absorbation d’énergie (d’une manière ou d’une autre, souvent atroce) et de réguler cette énergie, lorsqu’elle est chargée à bloc, de la réguler afin qu’elle ne nuise à personne, si l’on s’évertue encore à demeurer humain.

 

  1. (sur la manifestation d’un en-deçà au moins de la matérialité du corps)

Sur l’intuition du franchissement possible d’une certaine porte : Lynch, Lost Highway

Le désir, sous la forme sexuelle, bute contre le corps ambigu des femmes, ambigu du point de vue d’un passage (de quoi vers quoi ?) : il n’est pas possible de franchir matériellement cette porte ; le désir crie parce que c’est tout ce à quoi il aspire, à ce passage, et de toute sa force, mais le temps passe. Il y a l’idée qu’il pourrait prendre une autre forme, c’est ce que lui susurre une présence de nature sans doute de ce qui lui échappe, et qui pourrait tout aussi bien être la mort (un complexe morbide) et qui l’est peut-être d’ailleurs, mais positivement : la mort seulement d’une certaine façon corporelle d’être en vie.

 

  1. (sur l’attente d’être Autrement)

L’attente d’une certaine forme de mort qui finira bien par venir : Lars Von Trier, Mélancholia

Il n’y a pas de mariage envisageable de l’âme avec qui que ce soit de ce monde des Moi érigé sur des hauteurs absurdes et hautaines, négligeant cyniquement les profondeurs de l’âme, tout un potentiel, qui finit par se manifester négativement, perce la surface, la crible. Des profondeurs négligées de l’âme suinte et sourd la mélancolie, qui monte et submerge, ou percute la Terre. L’âme affecte la Terre de son trouble qui s’accroit de tous les symptômes qu’elle lui doit.

 

  1. (sur le franchissement de la porte de la matérialité par la fulgurance du couple)

La voie furieuse, naturelle et naturante du couple : Lars Von Trier, Antichrist

La passion charnelle au sein du couple tue le corps d’enfance, ouvre un gouffre, brise les cadres (la réalité) dans lesquels il permettait de s’inscrire, ce corps d’enfance, de s’installer en toute légèreté, confort. Chacun se perd alors dans l’abîme ouvert de et par l’autre et tombe dans la nuit de l’Autre qu’il considère comme une nuit du mal. Au fond du gouffre, dans cet effondrement des Moi, se heurtent des forces antagonistes, se révèlent les travers des instincts mutilés, et s’activent tous les instincts animaux ; naissent aussi et surtout de nouveaux Corps encore infirmes, antichristiques en quelque sorte mais du point de vue du Moi en fait lui-même antichristique : c’est le corps d’enfance qui est anormal s’il en restait là. Mais on est passé de l’autre côté où chacun subit l’effondrement du corps des Moi, qui les éloigne ces corps n’ayant plus d’attache corporelle de ce type qui leur permettrait encore de s’arrimer ; et chacun dès lors se meurt ou se transmue, renaît, s’améliore, se déploie, suivant sa capacité, son destin.

 

  1. (sur l’incitation à chercher une issue à la matérialité fermée de l’être)

Sur le sentiment d’être en procès : Kafka, Le Procès

A un moment donné (par la Nature), il y a le déclenchement d’un compte à rebours ; quelque chose atteint les certitudes du Moi, le détourne de ses visées habituelles, l’engage sur les sentiers compliqués de sa désaffection, de son démantèlement, qu’il participe à opérer en tirant pour ainsi dire comme le fil d’un chandail qui est un fil d’Ariane permettant de dépasser une zone d’effroi, de franchir une première porte en fait, qui est comme un trou noir, un point aveugle et vertigineux suivant l’angle fermé du Moi, mais qui est aussi une porte s’ouvrant sur un château auquel mène ce fil que l’on suit.

 

13. (sur l’idée d’une issue par l’impasse du dehors)

La perspective chevaleresque : Chrétien de Troyes, Perceval

Perceval quitte enfin l’enclos de la mère (un cercle fermé de la Terre) et, suivant la perspective chevaleresque qui s’est ouverte, présentée à lui, il part en quête de l’idée qu’il a d’être un Homme, sur la trace de laquelle il trouve et réalise toutes ses potentialités d’être extérieures mais se perd. En fait il n’a fait qu’errer sur la Terre, quand un passage s’opère au terme de son épuisement et suivant le ressort de sa seule détermination et la grâce de Dieu, qui semblent lui ouvrir alors les portes d’un autre lieu que la Terre (la surface de la Terre) à laquelle il n’aura peut-être jamais tenté que de s’arracher.

 

14. (sur l’idée d’une issue par le dedans)

D’un autre jour possible dans la nuit : Shakespeare, Roméo et Juliette

Roméo cherche un point d’accès au « centre » de la Terre, au centre de la Terre de son être qu’il a perdu, dont il a été écarté, et du lieu duquel on pourrait comprendre l’univers, la vie, l’aimer, y adhérer à nouveau. Juliette serait comme une porte qui, par l’Amour, ramène à ce centre perdu, et dont la perte fait qu’on se retrouve dans la plus profonde obscurité, ne voit plus la Lumière : « Ô morne terre obtuse que je suis, / Reviens donc en arrière et retrouve ton centre. »

 

15. (sur la pertinence d’un nouveau référentiel)

Jung, Copernic de la psyché

Dans le référentiel jungien, le Moi n’est tout simplement plus le centre de la psyché, c’est-à-dire une sorte de roi soleil éclipsant le reste de l’univers et le reléguant à l’arrière de la Lune elle-même à peine considérée, ou comme un satellite plus ou moins résiduel de la Terre, un satellite pâle et triste et dont il faudrait même se défier. C’est une véritable révolution dans la considération du psychisme, de même nature que celle qu’aura induit en cosmologie le passage du géocentrisme à l’héliocentrisme. La personnalité humaine acquiert dans ce référentiel une profondeur individuelle et dispose à nouveau d’un potentiel à déployer ; se pose alors aussi assez immédiatement la question d’un Autre centre et de la place du moi vis-à-vis de cet Autre centre, s’il en est.

 

16. (sur le pari d’une intuition)

L’intuition d’un arrière-plan qui n’est peut-être pas qu’un monde des morts : Pascal, Pensées

Pascal stigmatise la « machine », le corps cognitif, nous fait prendre conscience de ses fuites en avant, de ses diversions par les « divertissements » qui ne font qu’accroître la Chute, c’est-à-dire l’éloignement du Moi. Mais ceci a pour seule visée de nous ramener à la considération, à l’écoute (et plus encore) d’un arrière-plan de l’être ; il y a une pensée « de derrière » qui est celle, comme un murmure, d’un roi dépossédé de lui-même au rapprochement duquel les plaisirs même nous invitent : « qu’est-ce qui sent du plaisir en nous ? » et à quoi le ressent-on, pourrait-on ajouter au questionnement rhétorique de Pascal dans la section des Pensées intitulée « Grandeur ».

 

17. (sur la transformation intérieure et ses effets extérieurs)

L’Individuation d’Ulysse : Homère, L’Odyssée

Après avoir réalisé ses exactions héroïques, le Moi tout puissant d’Ulysse (le « fléau des villes ») se trouve suivant la colère des dieux, de la Nature, précipité à l’ouest, à l’ouest du Cap Malée, pour y subir un démantèlement psychique radical et engager un long processus de reconfiguration auquel Ulysse, l’Autre Ulysse, sera en mesure de participer: il lui faudra prendre conscience des égarements engendrés par une première forme de son Être et intégrer peu à peu de nouvelles qualités, associées jusqu’alors (reléguées par le fléau des villes) à la féminité, et ceci afin de devenir cet Être en mesure d’humaniser davantage le monde, de créer, tisser, une forme de civilisation plus stable, moins soumise aux impulsions désordonnées d’un psychisme encore chaotique.

 

18. (sur le degré d’importance des images)

La nature des images : Gerhard Richter

Les images de Richter défont subrepticement parfois la réalité, ses paysages conventionnels et rassurants, et révèlent, en douceur alors, l’étrangeté du réel perceptible en arrière-plan. Mais son œuvre peut faire basculer également plus brutalement du côté du psychique pur, manifester sous formes de couleurs et de mouvements les flux d’énergie psychique dont le Corps est l’objet et dont ce que nous nous croyons être, Moi, n’est que l’interface. Certaines images plus oniriques constituent des représentations d’un cheminement ou plutôt d’une évolution de ce Corps psychique dont Richter témoigne par intermittence donc mais sans la volonté critique et prospective mise en avant par Dali (ce à quoi renvoie le concept de « paranoïa critique »).

 

19. (sur les percées de l’Amour)

L’Amour fou, la Merveille : Breton

Il y a un Centre en soi qui s’avère être une évidence lorsqu’on l’a trouvé et d’où jaillit l’Amour (l’amour fou) qui donne Sens, c’est-à-dire Vie à tout objet avec le centre respectif duquel il entre alors en relation. Mais toute relation créant un Monde, une Surréalité (la réalité collective, sociale, n’étant qu’une histoire à dormir debout, une réalité fantomatique, spectrale), est vouée à s’exténuer après qu’elle aura d’une manière ou d’une autre porté ses fruits. L’Amour cherche alors à éclairer, féconder, de nouveaux lieux, semblant vouloir ainsi, de lieu en lieu, mener quelque part et constituer peut-être un parcours, un Sens ; mais cet Amour bute aussi parfois, durant le périple qu’il impose, sur des objets qui lui demeurent étrangement réfractaires.

 

20. (sur les difficultés d’accès à l’essentiel et les risques d’égarements de l’Artiste)

Du fatras social aux 3 ou 4 notes de la vérité d’être : Louis Ferdinand Céline

Il aura fallu opérer la négation systématique et efficace des possibilités du social, et ne plus être en mesure même de pouvoir penser en termes de modifications des paramètres idéologiques, pour ne plus y croire, au social, et être ramené, bon gré mal gré, à retrouver et établir de façon plus continue, imaginaire et musicale, le contact avec ce qu’il aura appelé, à défaut d’en pouvoir dire explicitement davantage, ses « trois ou quatre notes de la vérité d’être », les trois ou quatre notes de la vérité d’être qui constituent in fine en effet le Style propre des romans de Céline.

 

21. (sur les formes instables et imprévisibles de l’Esprit)

Manifestations de l’Esprit : Quignard, Tous les matins du monde

Tout ce qui vit est forme plus ou moins complexe et stable de l’Esprit qui ne semble pour autant jamais s’arrêter, se fixer définitivement, à l’une de ses formes (plus ou moins lourdes ou volatiles, matérielles ou spirituelles). Les formes se font et se défont suivant le dynamisme de cette énergie qui investit, crée une structure et puis la quitte, la désaffecte. Cette énergie est énergie de liaison et déliaison dont la finalité, s’il y en a une, échappe à notre entendement. L’homme semble simplement en mesure de pouvoir tenter de quintessencier cet Esprit, de l’exprimer le plus sciemment possible, et par ce biais, d’en jouir ; il peut mieux le goûter et se sentir Être ainsi de façon plus continue (on peut souffrir davantage aussi par conséquent des métamorphoses et disparitions de cet Esprit dont on aura alors conscience et sentiment). Par la pratique artistique, il sera possible de maintenir au mieux le contact et d’atermoyer surtout l’épuisement de la ressource : l’art est un moyen au moins, en l’amorçant régulièrement, d’empêcher la source de tarir.

 

22. (sur les transformations envisageables des formes de vie)

Métamorphoses envisageables de la nature et de l’homme : Ovide & Faust (le deuxième Faust)

Ovide et Goethe, suivant leurs intuitions respectives et remarquables, spéculent sur le déploiement et le devenir de l’énergie au niveau de la Nature à l’échelle terrestre et cosmique, pour l’un, et de l’homme individuel, pour l’autre. Dans les deux dimensions, celles de la Nature et celle de l’Homme, d’un macrocosme et d’un microcosme en quelque sorte, il semble s’agir, ce serait la dynamique de la Vie, de donner forme, de stabiliser et réguler, d’ordonner et de déployer l’énergie chaotique mais qui constitue un potentiel semble-t-il inépuisable de réalisations, et qu’une volonté qui semble avoir du mal à prendre conscience d’elle-même, à se dégager sortir elle-même du chaos, semble déterminée à vouloir réaliser.

 

23. (sur la réactivation d’une perspective immémoriale)

Jung, Philosophe hermétique

En observant sans a priori le matériel psychique de ses propres rêves et celui de ses patients, Jung comprend qu’ils constituent une phénoménologie éclairante de ce que l’on pourrait appeler le non-moi, un inconscient bel et bien encore Vivant et non pas seulement constitué d’instincts refoulés et de résidus de ce dont le Moi se serait coupé. Il sera amené progressivement à faire le rapprochement avec les images produites par les alchimistes et à s’intéresser par conséquent aux écrits de ceux d’entre eux notamment qui peu à peu comprennent la portée philosophique des images projetées sur les métaux, et qui s’intéressent alors principalement à ce Sens intuitivement pressenti et poursuivi au fond depuis la nuit des temps de la pensée hermétique. Ce que comprend Jung également, c’est que ces images naturelles révèlent un processus intérieur qu’il tente à son tour de décrire au mieux, un processus semblant avoir assez évidemment une finalité et dont l’étude d’ailleurs participe à l’évolution et à la transformation profonde de l’Être, à ce que Jung appelle dès lors l’individuation.

 

24. (sur les modes d’ouverture d’un champ d’investigation)

L’infini espace intérieur vu du ciel de la Terre : Michaux, Connaissance par les gouffres et Les grandes épreuves de l’esprit

Par la mescaline, Michaux, à ses risques et périls savamment contrôlés, s’arrache aux contingences de la Terre, aux contingences du corps fermé du Moi. D’un point situé très loin de ce corps infirme où ce qui reste de conscience (qui est peut-être toute la conscience) se situe alors, Michaux découvre les profondeurs de l’univers psychique et la puissance fulgurante de ses flux, dont la conscience mise en présence directe de cette réalité par un tel biais, toxique, est surtout en mesure, si elle tient, d’en faire le constat : « la drogue, qu’on s’en souvienne, est plus révélatrice que créative », elle ouvre des portes sans donner vraiment le moyen semble-t-il de les franchir et d’évoluer.

 

25. (sur la voie imposée par la Nature)

La question du mode d’arpentage : Michaux, Les grandes épreuves de l’esprit Par le biais de moyens « d’une certaine façon contre-nature », Michaux aura survolé l’étendue incommensurable du possible psychique, un possible bloqué à l’état de « mental », « retranché » en arrière-plan du corps fermé normal, d’un corps en réalité d’infirmités. Il aura été également en mesure de repérer les différentes portes à franchir (qu’il équivaut aux chakras orientaux) pour accéder aux territoires d’exaltation. Mais « des inconvénients non négligeables » le conduiront « à abandonner ces expériences » contre-Nature. Et, ajoute-t-il dans la dernière page de Les grandes épreuves de l’esprit, « Ce serait une erreur de croire que, connaissant les chemins, on va les retrouver ; qu’ayant connu les mondes d’extase, on va pouvoir y entrer à volonté. Nullement. Volonté ne compte pas, ni désirs conscients. C’est au profond inconscient de soi, où l’on ne peut savoir ce qui actuellement vit, que tout se passe d’abord et d’où sortira un monde de jubilation… si (et seulement si, pourrait-on renforcer) une certaine aspiration vraie s’y trouve déjà (et dont la visée n’est sans doute pas que la jubilation). »

26. (sur l’illusion de l’esprit)

Structure de l’Esprit ou esprit de la structure? : Queneau, Zazie dans le métro

Parlant de son roman Zazie dans le métro, Queneau affirme avoir tout sacrifié à la structure. C’est pour Queneau la structure qui donne corps et vie, semble-t-il ; la structure qui ne répond pourtant a priori qu’à des combinaisons logiques d’éléments qu’on peut inventorier, qu’on doit s’efforcer d’ailleurs d’inventorier si l’on veut être en mesure de démultiplier les combinaisons possibles et de renouveler ainsi la créativité. Mais l’impression qui ressort à la lecture du roman et qui fait que ce livre Vit vraiment, c’est que la structure mise en place a fait remonter quelque chose, une pensée, venant de grandes profondeurs (des bouches d’un métro) pourtant sciemment fermées, négligées, mais dont la puissance vitale ne demande que peu de structure au fond pour s’y loger, s’y précipiter, la déborder, et éventuellement même en renverser l’artifice pour imposer in fine la vitalité mystérieuse et inquiétante aussi de l’Esprit.

 

27. (sur les précautions à prendre)

Formes de prudences, esthétiques du doute : Jaccottet, Bonnefoy

Ces deux poètes français contemporains témoignent du scepticisme de rigueur après des décennies de négation dominante et par conséquent devenue péremptoire de la possibilité même du Sens (qui ne saurait être géométriquement plat). Les poètes eux-mêmes sont imprégnés du doute et pensent leur tendance naturelle à l’introversion, qui apporte toujours ses fantaisies, en termes souvent de névrose; mais ils continuent malgré tout d’émettre ou de capter sur cette longueur d’onde, à laquelle on reconnaît le poète et qui fait passer la rumeur au moins d’un Autre type de rapport, de lien, entre les choses, que celui dont parle (ou plutôt ne Parle pas) toute forme de matérialisme. Il faut, s’auto-conditionne Yves Bonnefoy, il faut Absolument (aurait dit Rimbaud qui manquait de prudence) que « passe le feu léger » entre l’être et la chose, qu’une « fumée rencontre une autre fumée » pour avoir le sentiment au moins d’exister un peu « au-dessus de la disjonction » des éléments.

 

28. (sur l’esprit de négation)

Les liaisons dangereuses ou le désir de mort : Laclos

Paradoxalement, Les liaisons dangereuses parlent d’une force de déliaison, agissant avec une détermination telle et suivant des ressorts si complexes à travers les personnages qui la servent ou croient la servir (Valmont et Merteuil), qu’on est tenté de penser en termes d’Esprit même de déliaison. Ce qui se joue, aliène et s’incarne à travers ces deux héros de la déliaison donc, du mal, dans le roman de Laclos, ce qui joue avec une cruauté qui devient de plus en plus sévère (de moins en moins légère), ce qui agit ouvertement, contamine l’espace social et le ravage, c’est un Esprit de négation radical, d’anéantissement de toutes formes (souvent aberrantes il est vrai) de vie, l’inverse a priori d’Eros. C’est de « destructivité » (André Green) pure dont il semble s’agir, qui se nourrit des corps pour les anéantir, des corps surtout qui n’auront voulu s’établir que socialement ; cette force de la Nature intervient comme s’il s’agissait-là d’un type de liaison contre-nature justement ou qui le serait devenu, et dont cet Esprit de destruction serait au fond l’antipoison, l’anticorps puissant : une forme d’Eros donc in fine visant à réorienter la vie dans un Autre Sens.

 

29. (sur l’Esprit en politique)

Mystique de la France : De Gaulle

L’Esprit (une dynamique transcendante d’un état actuel de l’humanité et ayant a priori une finalité) peut fédérer un peuple, selon De Gaulle, prendre une forme nationale et par ce biais propager les valeurs qu’il engendre. Il y aurait un Esprit français, ayant pris la forme de ce peuple toujours régulièrement tenté aussi par l’inertie, mais qui pourrait être réactivé à tout moment, notamment lors de circonstances critiques, par ne serait-ce qu’une figure emblématique de ce peuple, affirme De Gaulle, une personnalité dont la foi en ses valeurs et en cet Esprit serait plus fermement ancrée et en laquelle personnalité il se maintiendrait, cet Esprit, toujours au moins en germe. Au déploiement de cet Esprit feraient obstacles, en interne, l’intérêt partisan (une forme de conservatisme agressif favorisant, pour accroître les privilèges d’une minorité de clan, la stagnation du peuple) et en externe, la fureur destructrice de formes variées d’avidité morbide. Ces obstacles qui peuvent paraître insurmontables bloquent l’évolution d’une nation et son expansion sous forme de groupe de nations (l’Europe) aux valeurs et aux formes de l’Esprit potentiellement compatibles et complémentaires.

 

30. (sur l’illusion d’une action possible sur le monde)

La tentation de l’action : Musset, Lorenzaccio

Le chemin des livres emprunté dès sa jeunesse par Lorenzo lui aura fait croiser peut-être trop précocement l’idée forte (il parle d’un « démon plus beau que Gabriel ») de l’action politique révolutionnaire ; idée forte mais destructrice puisqu’il s’agit d’un crime vers la réalisation duquel il oriente alors toute son énergie. Sa conscience lui fait comprendre qu’il s’est aliéné en réalité à l’orgueil (un complexe de puissance) auquel il aura peu à peu sacrifié toutes les autres potentialités de son humanité. Voulant tirer parti au moins de ce savoir, et user malgré tout pour autrui de cette conscience, il invite son modèle spirituel, Philippe Strozzi (modèle dans l’usage que celui-ci aura fait jusque-là de l’Esprit), à garder la chambre de la pensée et à ne pas mésuser de son Esprit, dehors, sans que cela in fine ne change rien à rien bien au contraire. Il l’invite en quelque sorte à continuer de sublimer cette énergie (comme Philippe Strozzi l’aura toujours fait avant qu’il ne soit atteint lui-même dans le corps de sa chair, par la mort de sa fille) et ceci afin de participer véritablement à la Création d’un équilibre même fragile d’un corps social : « Guérir ! guérir ! [disait Strozzi, avant la mort de sa fille] Savez-vous que le plus petit coup de lancette doit être donné par le médecin ? Savez-vous qu’il faut une expérience longue comme la vie, et une science grande comme le monde, pour tirer du bras d’un malade une goutte de sang. »

 

31.(sur les illusions de la modernité)

Les yeux grands fermés de la modernité : Kubrick, Eyes wide shut

La modernité aura consisté à ouvrir certaines portes considérées à raison comme des obstacles au déploiement de la personnalité humaine et donc à son évolution. Des portes ont donc été ouvertes, souvent forcées, celles de la violence et du sexe essentiellement, libérant une énergie qui, du fait du déni de ces instincts, s’était accumulée de façon anormale et débordait de manière endémique en raz-de-marée individuels et collectifs redoutables. Nous connaissons à présent la nature de cette énergie, l’ayant réalisée ouvertement sous ses formes variées qui ne sont pas si multiples (ainsi n’y a-t-il que 120 journées à Sodome). Ces portes s’ouvrent et se referment assez librement semble-t-il à présent, permettant un écoulement relativement continu de cette énergie dont le caractère explosif est peut-être ainsi devenu moins collectivement potentiellement dévastateur. Ces portes ne sont plus verrouillées mais ce ne sont pas celles de l’ouverture desquelles nous attendions un supplément d’âme et de vie : les yeux, de ces formes du Désir qui ne sont que des instincts, sont grands certes mais fermés, ne permettent pas le déploiement attendu du Corps de l’Être. Il y a d’autres portes à trouver, moins évidemment grandes à l’évidence, peut-être à peine perceptibles même, et dont il faudra (ce à quoi pourrait consister une postmodernité) chercher le moyen d’en franchir le seuil.

 

32. (sur l’idée qui demeure d’une perspective Sensée)

L’impossible négation : Queneau

Le jeu avec les structures du langage, comme Picasso joue avec la structure des corps (des femmes et des objets), n’abolit pas la perspective du Sens, qui revient, refleurit toujours comme des « fleurs bleues » d’un inconscient où se trame, se tisse, Autre chose que l’irruption d’un refoulé : par les souterrains du métro et suivant l’injonction de Marceline-Marcel, le personnage Gridoux, dans Zazie dans le métro (un personnage a priori insignifiant en surface mais dont ne serait-ce que le nom renvoie probablement à la tradition hermétique), semble en mesure même de rejoindre la station Etoile… Ces fleurs bleues de la nuit que quelque chose en soi cherche ne sont peut-être que celles d’un mental, si l’on récuse la perspective d’une transcendance possible du corps du Moi par les profondeurs d’un dedans, mais d’un mental étrangement disposé à la déconnection du corps du Moi, par la folie s’il le faut, et pour sortir de l’impasse qu’il faudra bien reconnaître de l’enfermement égotique narcissique : dans Les Fleurs bleues, Cidrolin désarrime sa péniche du bord de la Seine pour tenter de rejoindre imaginairement dans la folie le pays perdu par sa faute (son enfermement dans la tour de la volonté de toute-puissance incarnée par le fantasme du Duc d’Auge), le pays des fleurs bleues.

 

33. (sur la réalisation Imaginaire d’un Mystère)

La réalisation cinématographique de la Pierre : Tarkovski, Solaris

Kelvin, le personnage principal du film est un chercheur plutôt rationaliste, fermé a priori aux mystères de la Nature, fermé comme une boîte en fer blanc un peu dure, mais que tout conditionne (le sentiment notamment du deuil) à rejoindre la station orbitale de Solaris, une planète étrange semblant constituer un univers à part entière et qui est si éloignée de la Terre qu’on ne peut s’empêcher de penser en termes de non-retour. Dans cette station orbitale, Kelvin retrouvera avant tout les occurrences en quelque sorte de ce que représentait au moins potentiellement pour lui, avant qu’elle ne meure, sa femme terrestre ; à travers la relation au corps retrouvé de celle-ci, suivant les fantasmes engendrés par Solaris, il semble devoir dorénavant éprouver profondément (dans les profondeurs de l’âme où il se trouve dès lors plongé, propulsé) la nature même de l’Amour. Cet Amour, à proximité de Solaris, sous son influence, semble exiger de se dégager, désengager du corps désiré de la femme de chair dans lequel il se cristallise à terme et s’enferre. Cet Autre amour, une énergie à présent redistribuée en dehors des objets-corps participe à la transformation radicale du Centre de l’Être représenté semble-t-il par Solaris, le Soi, et dont on perçoit alors peu à peu une image cohérente, une image du Sens, se constituer : la Pierre, sous forme d’île étrangement familière, dans l’océan de mercure en fusion, en pleine métamorphose, de Solaris.

 

34. (sur la reconsidération du réel)

Matérialité de l’Esprit : Pénone, Tsai Ming-Liang, Zao Woo-Ki

Ces trois artistes ont en commun de donner à voir Autrement la nature perceptible par nos sens : la végétation et l’eau, la terre, notamment chez Penone ; l’eau également et ses occurrences plus lourdes et sexualisées comme dans le jus de pastèque, pour Ming-Liang ; les couleurs principalement et le mouvement de ces formes plus ou moins chaudes de la matière, dans Zao Wou-Ki. A travers ces éléments a priori simples et connus qu’ils questionnent à la manière des penseurs antiques grecs avant Aristote, on peut comprendre que ce que l’on appelle la matière n’est qu’une forme établie par notre intellect sur la base des informations de nos sens. On peut très bien, par conséquent dès lors, modifier les paramètres de cette perception et s’en remettre à d’autres instances de notre intelligence afin d’interpréter la nature Autrement. Ce qui aura le mérite de permettre de voir la vie vivre à nouveau et de la voir aussi chercher semble-t-il à vivre davantage, sous des formes plus vivantes encore en termes de fluidité (légèreté, mouvement) et luminosité, mais sans forcément y parvenir (ou laborieusement suivant le biais pourtant plein de potentialité de notre humanité).

 

35. (sur les impasses terrestres de l’Esprit)

Les Voies de garage de l’Esprit : Leos Carax, Holy Motors

La puissance sacrée du moteur de l’Esprit, représentée notamment par une limousine blanche dans le film de Leos Carax (on retrouve sensiblement la même représentation dans Mélancholia de Trier), ne semble pas trouver le moyen de s’incarner en l’humain dans ce monde, ne semble pas trouver le moyen en ce monde de prendre une forme adaptée à la nature de cet Esprit. Aucune fonction sociale ni forme même d’amour humain actuel n’a assez d’envergure, de hauteur, pour être en mesure d’accueillir et d’exploiter, de déployer de façon continue (et pas seulement dans l’urgence de la survie) une telle énergie. Cette énergie est arrêtée, stockée, par conséquent dans des sous-sols de garages. L’inconscient d’où vient cet Esprit souffre considérablement de cette absence de voie dégagée de réalisation et manifeste cette souffrance sous forme de violence retournée contre les hommes ou d’abandon de la Terre à sa propre inertie, sa tendance à se durcir (sous forme notamment du bétonnage); seule l’aptitude des Artistes (à se constituer une chambre intérieure) donne encore une clé d’accès, notamment par les rêves, au lieu de stockage d’un potentiel Créatif aussi considérable.

 

 

36. (sur les limites grotesques de la comédie sociale)

De la puissance relative du jeu et des joueurs : Lampedusa, Le Guépard

Le Guépard est un seigneur sicilien héritier entre autres d’une force extérieure, physico-psychique (un charisme) hors-norme, mais figée, arrêtée, statufiée au stade social de son évolution. Enfermé dans la structure sociale moïque imposée par cette époque, il dépense à la chasse et avec sa maîtresse, comme il peut, le surplus d’énergie archaïque qui lui reste encore de ses ancêtres. Il n’est pas parvenu à lui faire prendre d’autres formes, à cette énergie, n’ayant pas travaillé véritablement en ce Sens : Ses activités artistiques et de recherches en sont restées au stade évasif et oisif auquel cantonne quasi nécessairement le confort moïque d’une trop bonne situation sociale. In fine d’un parcours intérieur non réalisé, le Guépard découvre (au moment où la structure communautaire qui préservait les prérogatives de son clan ainsi que la structure physique puissante de son corps s’effondrent comme une digue) qu’il disposait d’une quantité d’Eau conséquente, d’une substance vitale à l’étendue potentielle considérable, mais dont il n’a rien fait : il n’a ouvert ni franchi, par la grâce d’un tel carburant, aucune porte de son Être.

 

37. (sur les métamorphoses de la matière)

Méditation sur les couleurs : Zao Woo-Ki

Zao Wou-Ki appréhende la matière sous l’angle des couleurs : il perçoit le réel cosmique et humain suivant la perspective de réactions colorées. Les couleurs semblent correspondre à des degrés de chaleur, d’intensité vitale de la matière engendrant plus ou moins de mouvement. De ce point de vue des couleurs, le monde humain et le langage qui l’édifie se situent plutôt dans les noirs, une forme plutôt froide et qui s’est cristallisée, arrêtée, de la matière, une forme pouvant s’effondrer à tout moment aussi par conséquent de tout son poids qui s’accumule sur elle-même. Mais ces structures au noir contiennent une quantité étonnante et puissante encore de rouge qui vient du noir, est contenue dans le noir qu’on pouvait croire quasiment mort mais ne l’est pas ; ce qui fait qu’elles tiennent, continuent de tenir, ces structures, et qu’elles sont même en mesure de générer de la vie, du mouvement, mystérieusement, sous toutes ses formes même a minima de la Terre.

 

38. (sur l’encombrement par les objets de la réalité)

De l’encombrement des objets : Chen Zhen

La plupart des hommes projettent leur grand Désir, le Désir d’Absolu, sur des objets, des objets dérisoires. Ne se réalisant pas vraiment de la sorte, le désir s’échauffe à produire de façon frénétique davantage toujours d’objets qui d’ailleurs peinent à se renouveler vraiment. Le grand Désir, lui, n’est plus dès lors orienté, tendu, vers sa finalité lointaine ; il se dissipe alors et s’atomise dans la démultiplication d’objets, ces idoles intermédiaires qu’on produit pour tenter de se satisfaire, de satisfaire la structure fermée du Moi. Les objets produits dans cette frénésie, hystérie, sont comme des cris, portent les stigmates de la douleur de ce petit désir en lambeaux. L’encombrement de l’espace aussi bien extérieur qu’intérieur qui découle de cette atomisation-perversion du Désir, rend l’écoute de ce qui aurait pu répondre un jour à Sa demande quasiment impossible : Le bruit des objets, leur capharnaüm, empêche d’entendre la profondeur au moins du Silence.

39. (sur le problème en voie de résolution envisageable de la misère)

L’inventaire des torche-culs : Rabelais, Gargantua

La parabole drolatique des « torche-culs », dans le Gargantua de Rabelais, est destinée aux « vérolés très précieux » ou « buveurs très illustres » que nous sommes encore. Il s’agit, par légère régression, glissement par le rire, d’atteindre et de faire prendre conscience du fondement encore manifestement anal, profondément organique, de la personnalité humaine, tout en flattant, réconfortant, nos aptitudes corporelles les plus vivantes, nos aptitudes à l’ivresse alcoolique et sexuelle notamment (les aptitudes à jouir d’un corps régi par la fonction sensation en l’occurrence la plus active) ; et ceci afin de nous amener bon an mal an (c’est le projet des Humanistes qui ont conscience de l’ampleur de la tâche) à prendre en considération tout de même le fond de misère « crasse » de l’humanité, à ce stade de l’évolution de son Corps social. Il s’agira également de nous amener, sans nous raidir, à réfléchir en toute légèreté apparente aux moyens dont on dispose pour tenter d’y remédier, à cette misère (il en restera toujours un peu, « de merde au cul »). Le petit Gargantua qui a alors cinq ans (l’âge de l’humanité à la fin du Moyen-âge, un âge actuel sur l’échelle de son évolution possible) semble avoir découvert le moyen philosophique d’atténuer considérablement la douleur fondamentale de l’humanité : ce moyen en cours d’intégration est représenté par le symbole alchimique du poussin, qui sollicite déjà des fonctions étonnamment existantes et plus subtiles du Corps, les fonctions intuition et pensée.

 

40. (sur le dévoiement du Désir d’Absolu)

Désir d’Absolu et désir d’objet : Pérec, Les Choses

Ce roman de Pérec met en scène un jeune couple qui parvient à réaliser par intermittence le Désir d’Absolu. Ceci du fait de leur amour, qui engendre un bonheur prenant les formes d’une union-fusion des corps et des âmes, permettant un partage et une jouissance commune des différentes dimensions de la vie, un accès aussi à la grandeur de l’espace tout en leur donnant le sentiment d’une certaine souplesse du temps. Mais le doute s’immisce du fait du caractère intermittent d’un tel bonheur dont il faudrait apprendre à se satisfaire, dont il faudrait accepter la discontinuité tout en cherchant (semble souvent vouloir les conseiller le narrateur) à en comprendre progressivement la raison. N’y parvenant pas, les deux membres du couple se laissent approcher par le fantasme collectif en cours, la promesse de satisfaction plus continue du Désir par les objets. Ce désir d’objets a surtout l’effet immédiat d’éparpiller leur Désir commun, de les désunir et de les éloigner de façon fulgurante l’un de l’autre. Cette forme du désir corrompt et dissout l’entité efficace du Couple qui leur avait pourtant permis de s’approcher de l’Absolu, d’y goûter, et dont l’avant-goût que facilitait la fluidité dans le rapport au temps (sa dilatation), n’aurait jamais dû être voué à l’oubli ou à la seule nostalgie réactionnaire du Moi.

 

41. (sur l’instabilité de l’âme libre et ses tendances contradictoires ; sur les forces centripètes et centrifuges du psychisme)

Le refus des masques : Bergman, Persona

Les deux personnages féminins du film, à ce moment de leur vie, sont en rupture de participation au jeu du monde : elles se défont, sont défaites, de leurs postures sociales. Ce qui les rapproche, c’est qu’elles Désirent véritablement l’une comme l’autre (quelque chose se manifeste en elles) échapper à l’enfermement, à l’emprise de la persona, ce masque plus ou moins glorifiant (l’une est actrice, l’autre infirmière) du rôle attribué, joué, dans une société, le mode de fonctionnement collectif. Dépossédées volontaires du carcan de leur persona, les deux femmes se livrent ensemble et parallèlement aux mouvements de leurs âmes libérées, dont l’une déjà ordonnée semble-t-il par un Centre s’engage dans un processus d’élaboration centripète, quand l’autre risque dangereusement l’implosion centrifuge de son Être.

 

42. (sur la perspective intérieure)

Quelques traces d’une perspective intérieure : Rimbaud

Rimbaud découvre la réalité de son espace intérieur semble-t-il à travers deux rêves dont il fait le récit poétique (numineux) dans Les Déserts de l’amour. Il y découvre, dans cet espace intérieur, un Autre, déjà très avancé en termes de maturité vis-à-vis de son Je encore relativement infantile et potache (il a alors 17 ans et demi). C’est cet Autre qu’il n’aura de cesse de vouloir libérer, exprimer, réaliser, et de l’évolution duquel témoigneront les recueils de Une saison en enfer et des Illuminations.

 

43. (sur le Corps girouette)

Le plurivocalisme (de surface et profond) des sonnets de Rimbaud

Les sonnets des Cahiers de Douai célèbrent encore la surface, non pas celle du monde (réduite encore à Charleroi, un « Charleroi / froid » stipule un jeu de rimes dans « Au cabaret vert ») mais celle d’une Nature estivale dans laquelle son corps d’adolescent se déploie enfin heureusement, du fait de la distance qui le sépare alors (durant la première fugue) du carcan de la mère. Mais déjà percent aussi, dans ces poèmes, des appétits, des instincts, des affects et des aspirations nouvelles et profondes, sous forme de voix notamment qui se constituent, se mettent à parler suivant des phrases verticales à gauche et à droite des strophes, comme le permet assez lisiblement le sonnet, qu’il faut donc lire absolument, c’est-à-dire « littéralement et dans tous les sens ». Perce également, à la fin de l’idylle d’un été de la Nature, et tout spécialement dans « Le Dormeur du val », la conscience nouvelle d’un Autre réel, qui déjà crible le corps du Je (de « deux trous rouges au côté droit ») ; un corps du Je assez immédiatement mis en déroute, donc, chez Rimbaud.

 

44. (sur les formes du Désir)

Formes du désir : Kafka, Le Procès

Les personnages auxquels s’intéresse plus essentiellement Kafka (K, le peintre Titorelli) tentent de détourner leur Désir de certains objets. Quelque chose en eux les pousse, les oppresse même (ils sont investis, mis en procès), à tenir et à orienter leur énergie vers un but indéterminé lointain et qui tarde à se définir plus nettement. Il s’agit alors de résister aux femmes notamment qui absorbent ou atomisent l’énergie du Désir. Certains objets transitionnels artistiques (créés ou contemplés) leur permettent de parvenir à réguler peu à peu le trop plein d’énergie qui s’accumule à bon escient si cette énergie n’est pas dissipée sur d’autres objets du désir ou dans le fonctionnement de masse (un fonctionnement de masse au fond sans désir et en pure perte par conséquent même de jouissance). Ces objets artistiques, créés ou contemplés, libèrent la tension sans décharge de l’énergie qui prend forme dès lors sans se cristalliser pour autant. Ils permettent donc de conserver la visée d’un Désir qui se tient, tout en l’affinant d’ailleurs, cette visée, par le biais des images qu’ils manifestent, qui sont comme un fil ténu d’images et tendu qui se délie d’une quête qui suit ainsi son cours. Sans ce biais artistique, qui produit ses objets, ses images-guides, cette énergie finirait, suivant des mécanismes naturels, par se décharger sous forme d’une agressivité plus ou moins dévastatrice des objets et d’elle-même.

 

45. (sur la conscience qui affleure d’un gouffre)

Au bord de l’effroi : Perrault

Perrault réduit considérablement, suivant le mode ancestral d’ailleurs du conte, les proportions moïques des êtres humains qu’il représente dans ses histoires. Dépossédés des boucliers fantasmatiques de leurs certitudes infantiles, qui ressortent alors comme tels, on perçoit les prétentions aberrantes qu’ils affichent et qui les transforment en proie, absurdement, dans un environnement dont on découvre la profondeur terrifiante. On perçoit aussi les instincts qui régissent ces structures moïques humaines dérisoires, les affects dont ils pâtissent, mais également les vertus dont il disposent et qui pourraient leur permettre de participer à une axiologie semble-t-il inscrite dans la Nature sous forme de poussées verticales prenant différentes formes et qui serait en mesure, cette axiologie, de transformer la nuit du réel en monde s’ordonnant, se hissant comme un arbre pousse, par génération naturelle et suivant une vitesse qui pourrait être fulgurante, au-dessus du niveau de cette nuit d’un réel à l’état encore stagnant au fond de Ça.

 

46. (sur la matière Vivante)

Réflexion sur l’eau : de Pénone à Tsai Ming-Liang

Toutes les formes de la vie semblent être des occurrences de l’Eau, de sa cristallisation suivant des structures plus ou moins complexes et autonomes en termes surtout de mouvement et possibilité de recharge en énergie. Cette énergie est contenue semble-t-il de la façon la plus substantielle et générative, créative, dans l’Eau, du fait qu’elle est elle-même une forme ni trop volatile (pouvant s’arrêter en d’autres formes) ni trop solide (susceptible de modifications, d’évolutions, métamorphoses), mais ceci uniquement à température ambiante de la Terre. Sa cristallisation en structures (peut-être au moins plus stables suivant ce paramètre de la température), induisant un éloignement de l’état aqueux tout de même idéal en termes au moins de fluidité et mouvement, transparence et absorption de la lumière, ainsi qu’une perte de vitalité par conséquent sous ces formes de structures plus stables malgré tout, se traduit, en l’homme, par une avidité de liquidité correspondant à autant de formes du désir. L’homme est une structure cristallisée qui tente en permanence de se délier afin de maintenir un certain état fluide et prolixe (de l’Esprit). Il pourrait d’ailleurs y parvenir et s’avérer ainsi être de fait l’avenir de l’Eau.

 

47. (sur la matière vivante)

Et si l’esprit de lien était plus fort que l’esprit de corruption, l’amour plus fort que la mort ? : Musset, Lorenzaccio

Au début de la pièce, Lorenzaccio semble incarner totalement l’Esprit de corruption. Il apparaît comme une sorte d’agent de déliaison très corrosif, rongé lui-même par cette force qui défait tout sans discernement. Mais on découvre aussi en lui, peu à peu, la trace d’un Esprit inverse (Eros), qui lui permettait étant enfant, il en a la nostalgie, d’aimer la nature et les livres. Cet Esprit le relie encore à sa mère et à sa tante, malgré la montée en puissance, en lui et par lui, de la force de dévastation. L’Amour, qui relie aussi les êtres entre eux, résiste donc, malgré le déséquilibre apparent des forces en présence : Lorenzo sauve sa tante en l’éloignant du champ d’action de son propre Esprit de corruption. L’Esprit d’Amour, qui résiste en Lorenzo, agira aussi en faveur de celui qui représente toujours à ses yeux une autre perspective d’Être, en faveur de Philippe Strozzi, son maître ou plutôt modèle spirituel puisqu’il n’est plus alors (Lorenzaccio) sous l’égide de cette autorité. Cette résistance de l’Esprit de Vie à peine pourtant perceptible se manifeste jusqu’au moment ultime de la déflagration du corps de Lorenzo consécutive au passage à l’acte du crime (c’est de ça dont il s’agit plus que d’une action), un passage à l’acte perpétué par cette Force à laquelle il se sera aliéné, il le reconnaît d’ailleurs, par orgueil, désir de puissance. Après le passage de cette Force qui évide ceux surtout qui s’y seront adonnés, l’espace et le temps (le cadre humain) peu impactés en réalité, se rétablissent, mais sans que le problème soit résolu au fond de cet Orgueil, empêchant toujours par conséquent et chaque jour davantage l’être et le monde de se déployer Autrement.

 

48. (sur la possibilité d’un déploiement considérable de la Vie)

Ce que l’on croit être une fin en soi n’en est peut-être à peine que le début : Jung, Psychologie du yoga de la Kundalinî

L’homme normal occidental est, en tant qu’Être, en sommeil dans les racines d’un Arbre qui se met à pousser tardivement, parce qu’il n’est pas cultivé en ce Sens, aidé par la culture occidentale moderne, bien au contraire. Lorsque la Kundalinî se met à bouger finalement (cela peut attendre jusqu’au milieu de la vie), lorsque l’inconscient s’active suivant semble-t-il la nécessité de la Nature qui devient une urgence (il y a encore un tel chemin de croissance à réaliser individuellement et collectivement !), la croissance de l’homme en germe à l’état de Moi est alors fortement stimulée, bousculée, notamment par le biais de rêves et de troubles psychosomatiques. C’est un peu comme des secousses sismiques en surface d’une croûte terrestre qui se révèle alors comme telle, s’avère aussi être relativement dérisoire vis-à-vis des forces qui se manifestent en profondeur de cette surface qu’on croyait dure et résistante ; se révèle la puissance véritable d’un potentiel fascinant et dangereux (d’un serpent) mais non pas tant chaotique, conformément à ce qu’indique justement la représentation de la Kundalinî : c’est quelque chose de Vivant. Une pensée, celle du yoga de la Kundalinî, s’est développée autour de cette représentation du Serpent venue des profondeurs de la psyché humaine. Elle a mis peu à peu au point des techniques et a développé une connaissance des étapes successives du cheminement de l’énergie s’orientant d’elle-même, la Kundalinî, si elle n’est pas bloquée à un stade de son développement par le Moi notamment, refoulée d’une manière ou d’une autre ; celle-ci doit suivre des étapes successives et très progressives, si l’on ne veut pas que ce potentiel d’énergie ne nous échappe et se dissipe en fureur (jaillissement de serpent), se retournant in fine contre les formes de vie inadaptées, incapables de croissance, que nous incarnerions alors au lieu de participer à lui faire suivre sa pente ascendante, qui passe par le franchissement de certaines portes (les chakras). La progression de la Kundalinî engendre l’accroissement de l’Être qu’elle devient dans un Corps qui se déploie davantage à chaque étape d’un long processus naturel complexe : Le Corps d’un Arbre, comme représentation (imposée par l’inconscient), qui pousse et dont nous n’étions à la base, du Moi, que la graine germée dont les racines constituaient alors ce que nous croyions être toute la vie, tout l’arbre, dans cette nuit pourtant de la terre.

 

49. (sur la difficulté du déploiement)

Notions clés d’un livre fermé (l’or, l’athanor, le mercure, l’Artiste), notions clés du livre hermétique

Le Livre est un corps fermé qu’il faut ouvrir, selon les clés fournies par la Nature (Les rêves nous envoient des signaux forts au moment même où le corps premier se sclérose) et certaines formes de la Culture (le problème se pose d’une anti-culture dominante, du raidissement des Moi). Ce Livre, tout d’abord essentiellement d’images, doit être ouvert et lu, ce dont il faudrait d’abord être amené à prendre conscience (une conscience de l’inconscient). Or, le petit livre du corps fermé est trop souvent considéré en quelque sorte comme un coffre à bijoux (une boîte de Silènes) serti de certitudes clinquantes, à la contemplation narcissique desquelles on peut se cantonner. Tant que le contenant premier (et primordial) occulte le contenu à transmuer, le corps n’est pas un athanor ni la personne aveugle (la persona) un Artiste, c’est-à-dire un être actif dans le processus alchimique de transformation du Corps de l’Être. Par le biais de l’Artiste, l’or, comme le sens d’un livre qu’on lit attentivement, passionnément, l’ayant ouvert, pourrait bien remonter peu à peu, comme un sublimé des profondeurs activées du mercure de notre confusion mais Vivante, pour prendre Corps ainsi et se valoriser considérablement, devenant en quelque sorte ce que les alchimistes ont appelé l’Or véritable.

 

50. (considération des traces, qui piétinent, d’une avancée)

Sur l’avancée d’un arpenteur : Kafka, Le Château

K est parvenu aux abords d’un Château auquel il s’est trouvé relié après avoir postulé par courrier un travail ; arrivé sur place après un long voyage, il garde la même détermination, suivant ce qu’il pense être son droit, à se rapprocher davantage encore d’un Centre : il veut entrer dans le château. Il n’en est pas moins contraint d’attendre dans le village étrange qui se trouve à proximité, et de se confronter au regard des habitants de ce village qui sont tous liés d’une manière ou d’une autre à ce Centre du Château dont ils ignorent pourtant semble-t-il aussi la nature des affaires qui s’y règlent ; quoiqu’il en soit, tous les habitants de ce village, de près ou de loin, participent au fonctionnement du Château ; ils le servent et en dépendent. Ce qui semble maintenir K à distance du Centre, quant à lui, ne pas lui permettre l’accès encore au lieu qu’il convoite, c’est peut-être le fait justement qu’il le convoite, son manque d’humilité (sa position moïque) et l’infantilisme qui en découle, se manifestant sous les formes encore trop concupiscentes et impatientes de son Désir.

 

51. (sur les manifestations premières de l’inconscient actuel)

Nature et manifestations de l’idiotie (comme expression de l’ombre dont on ignore fondamentalement la nature) : Trier, L’idiot

Dans ce film de Lars Von Trier, une communauté de jeunes gens, des étudiants sur le point de rentrer dans la vie active aux termes d’études longues et brillantes (ils appartiennent à la bourgeoisie), ont trouvé le moyen de différer leur incorporation sociale, leur corporification suivant le schéma collectif, et de profiter ainsi de leur derniers instants de liberté (une liberté de nature de leur jeunesse). Ils organisent des sorties, dans des lieux publics notamment, durant lesquelles une partie d’entre eux jouent les idiots, ou plutôt se mettent dans l’état mental des idiots, des attardés mentaux, pendant que les autres jouent leurs éducateurs, leurs accompagnateurs. C’est alors pour eux le moyen de transgresser les codes et les tabous intégrés par les gens normaux et de manifester ouvertement certains élans du corps, des émotions essentiellement, des affects, un certain désir aussi d’afficher sa nudité, de mettre en avant la réalité physique et pulsionnelle du corps. Mais là est la limite de l’idiotie : elle ne fait passer que les rudiments archaïques du corps du Moi (la petite ombre), ses résidus débiles, ou la pulsion sexuelle au mieux, sous sa forme délirante et quasiment psychotique, potentiellement dévastatrice. Rien d’Autre. Rien qui ne passe des profondeurs de la psyché et qui ne soit vraiment prometteur ; juste un peu plus d’amour, d’affection, d’ouverture sensuelle, rien de plus. On comprend, qu’au terme de l’expérience de ce jeu, chaque membre du groupe intègrera sans plus rechigner la réalité codifiée, et sans nostalgie surtout, d’une forme aussi insuffisante de folie.

 

52. (sur l’idée de possession par le langage)

L’Autre et le langage : Lacan

Il n’y aurait que le Moi, plus ou moins cicatrisé de ses blessures externes et internes, plus ou moins idéal. Le langage serait un mode de colmatage, perlaboration, de la coupure (un mode de couture), et l’Autre, la projection imaginaire à l’intérieur ou à l’extérieur de soi, la représentation mentale et salvatrice (du point de vue de l’angoisse), de toutes les idées qu’on peut se faire de ce qui manque à la structure qui s’est constituée sur cette base étroite, de la coupure.

 

53. (sur les manifestations d’Autre chose)

Sur la présence d’Autre chose dans la réalité : d’Antonioni (Blow up) à Térence Malik (La Merveille)

C’est quelque chose d’à peine perceptible et qui semble correspondre à une forme de mort dans Blow up : le bruit d’un souffle dans le silence du bruit et qui ouvre un jardin étrange sur des hauteurs où se révèle également au moins et peut-être seulement l’ombre d’un cadavre. Des signes visuels (souvent numériques ou des objets) et auditifs semblent préfigurer une Présence qui lorsqu’elle s’est manifestée empêche tout retour à la normale du monde clos des villes, où l’énergie stagnante, en fait l’angoisse, se dissipe en désirs et jeux, jeux plus ou moins frénétiques et enthousiastes du petit désir. Chez MaliK, cela correspond, cet Autre chose, à la beauté de la Nature, qu’on trouve dans les femmes et d’autres Merveilles évidentes comme le Mont Saint-Michel. Cette Nature, à l’écoute, est perceptible partout, en palimpseste même de paysages urbains détériorés qui ne constituent qu’une surface éraflée quasi négligeable vis-à-vis de cette Présence manifestée plus ouvertement alors suivant le mode Artistique de perception, aperception, du film.

 

54. (sur le sentiment, la sensation de la Merveille)

Postmodernité, le retour de la Merveille ? : Térence Malik, La Merveille

L’affirmation de la négation par les modernes (l’affirmation que dieu est mort, l’arriération en quelque sorte de l’idée de dieu, de l’affirmation de l’affirmation, correspondant à la radicalisation de la coupure) a engendré la mise au cordeau de la Nature (géométrisée), la mise à plat de la Vie humaine sous forme d’une réalité assez exclusivement matérielle et sociale. Mais peu à peu ont percé des tentatives de négation de la négation et parfois même de réaffirmations souvent outrancières ; la seule compensation par la muséographie des merveilles anciennes ne semblant plus suffire à satisfaire une demande si ce n’est une soif, avidité, des hommes, qui souffrent d’une manière ou d’une autre de cet aplat moderne du monde. Cette muséographie d’ailleurs tourne souvent et paradoxalement à la mystification des merveilles d’antan, prend des proportions irrationnelles en quelque sorte, engendrant même ses effets bien au-delà parfois du cadre où se situe réellement le résidu de merveille exposé, surexposé, qui finit même par étendre son aura sur toute une ville et sa population qui en vient parfois alors à s’identifier, s’assimiler à la Merveille (au point qu’on puisse craindre que cette aura magique reprenne un jour ─ funeste ─ les proportions d’une nation). Malik semble s’émerveiller de ce merveilleux établi en l’occurrence à Paris, notamment dans les alentours un peu abstraits et convenus du site mystico-religieux de Notre-Dame (l’île Saint-Louis, les bords de Seine…) ou bien encore sur le site d’une Nature à la verticalité encore mystique (redonnant la sensation et l’intuition d’une Profondeur de la nature) : le Mont Saint-Michel. Mais la postmodernité est avant tout recherche actualisée (ce n’est pas une nostalgie) et pour l’à-venir de traces et ici-bas de la Merveille ; c’est une tentative de saisie des manifestations de la Merveille à la fois dedans et dehors (qui se confondent dans la Merveille), tout en sachant (connaissant) que cette saisie dépend d’une disposition d’Esprit, d’une orientation de celui-ci suivant l’Intuition notamment, une orientation particulière de la psyché dont les réalisations, projections, pourront par conséquent être interprétées soit comme des phénomènes marginaux d’un appareil psychique complexe soit comme ceux d’une psyché en mesure de se relier à quelque chose qui dépasse les possibilités de notre entendement et qui pourrait s’avérer surtout être en mesure de nous réémerveiller.

 

55. (sur le caractère borné de l’ego)

Sur l’unilatéralité des fonctions de l’ego : différentes figures de Don Juan

L’étude du mythe de Don Juan permet de dater l’émergence du mode égotique d’être dans un monde qui tout d’abord a témoigné pâtir de cette forme d’être et a tenté par conséquent de s’en débarrasser (ainsi en est-il avec la première occurrence de Don Juan, dans la pièce de Tirso de Molina, en 1620). Mais ce type humain, cette configuration de l’humain, a rapidement envahi l’espace social occidental, a séduit, contaminé le plus grand nombre et a fini par constituer un mode de fonctionnement collectif (dont parle déjà La Bruyère et qui s’affiche dans les Liaisons dangereuses de Laclos). Don Juan incarne l’unilatéralité d’un ego suivant telle ou telle fonction dominante du corps à la conscience bornée (orientée essentiellement vers l’extérieur) du Je. Ainsi le Don Juan de Tirso de Molina est-il sous l’emprise aliénante d’une seule fonction, la sensation, à laquelle les trois autres fonctions du corps cognitif se soumettent ou sous la pression de laquelle elles se sclérosent (la fonction sentiment de ce premier Don Juan sert la sensation ; la pensée est réduite à des stratégies de survie et de rapt ; l’intuition quant à elle semble complètement anéantie). Le Dom Juan de Molière, préfigurant l’homme moderne, est aliéné quant à lui à la fonction pensée (qu’égare encore tout de même, dans la forêt du troisième acte, l’intuition qui demeure) ; une fonction pensée cristallisée en intellect par ce corps égotique ayant pour seule visée d’affirmer sa toute-puissance (et de neutraliser ainsi l’angoisse au fond), la toute-puissance de la structure qu’il constitue, et ceci par domination, asservissement, humiliation de tout ce qui est susceptible de l’assaillir, d’assaillir la forteresse qu’il s’édifie. Le Don Juan de Lenau, parmi d’autres, se différencie par le fait qu’il incarne cette fois la prédominance de la fonction sentiment donnant toute la valeur à ce qui procure immédiatement du bien-être, aux satisfactions qu’apporte le plus évidemment la sensation et qui conduit cette fonction sentiment à négliger des perspectives plus lointaines pourtant envisagées par l’intuition complémentaire.

 

56. (sur une potentialité retrouvée)

L’Autre de Rimbaud

Il se révèle à lui par le biais d’un rêve, cet Autre, de deux rêves plus exactement dont il témoigne dans « Les déserts de l’amour », ce poème en triptyque isolé et un peu à part dans l’œuvre de Rimbaud. Même s’il se manifestait auparavant déjà sous forme de poussées d’énergie (des affects, des pulsions, mais aussi des élans, des aspirations diffuses et retenues, toujours freinées par Je), on le découvre alors plus ouvertement cet Autre, « lisant dans la cuisine » et séchant la boue de ses habits : il revient d’être allé dans la Nature (il est en mesure d’y aller) ; il semble concentré aussi sur quelque chose qui peut-être se prépare. Rimbaud découvre ce Corps déjà bien constitué Dedans à l’âge de 17 ans et demi : il cherchera dorénavant à réaliser ce potentiel, et ceci tout d’abord dehors. Il entreprend pour y parvenir un « dérèglement de tous les sens » afin de désenclaver cet Autre de Je. Mais ce qu’il aura libéré ainsi durant une saison, ni plus ni moins, en enfer (du dérèglement du Moi), n’est que la part pulsionnelle de ce potentiel (l’ombre, la petite ombre du Moi) qu’il représente comme un Gaulois à la chevelure beurrée et qui aura bien failli le conduire au terme absurde d’un « dernier couac ». Commence à se poser plus sérieusement alors (« Adieu », dans la Saison en enfer) la question du moyen à mettre en Œuvre pour réaliser cet Autre dans toute sa profondeur pressentie, la question aussi de la nature du but ou de la visée de cet Autre ; se dessine en fait peu à peu la perspective d’une longue marche, démarche, autant intérieure qu’extérieure. Ayant à l’évidence changé de cap après la « saison en enfer », il aura déjà considérablement avancé en Dedans (ce dont témoignent les derniers poèmes des Illuminations) avant qu’il ne quitte définitivement la voie humide de l’écriture poétique pour continuer semble-t-il son avancée sous d’autres latitudes.

 

57. (sur la projection artistique prospective des possibles)

Arpentage visuel et perspectives de la paranoïa critique : Dali

Dali va chercher des images dans les grandes profondeurs de la psyché. Il a une aptitude remarquable à les représenter sur un support extérieur. Une aptitude particulière aussi (peut-être accrue, forcée artificiellement, mais ce n’est pas certain, il le dément d’ailleurs) à désactiver le champ magnétique du Je ainsi que ses représentations normales ou normatives de la réalité, pour donner à voir l’autre côté psychique, dont les déserts (le fait de l’éloignement du Moi, sa désertion) laissent peu à peu place à des paysages qui pourraient bien avoir quelque chose à nous révéler, nous Dire : ce lointain tout d’abord muet finit par Parler en effet et même abondamment chez Dali, et de façon de moins en moins grotesque, si nous acceptons de tendre une Oreille même démesurément hautaine (qui fait le grotesque mais qui, grâce à l’écoute, finira par retrouver sa juste proportion). Il y a une détermination chez Dali et une permanence du moi (du petit moi cherchant sa transcendance, en arrière-plan à peine perceptible il est vrai souvent d’une attitude inflationniste affichée toujours par Dali), une véritable détermination donc à vouloir comprendre et s’orienter dans ces régions des profondeurs psychiques dans lesquelles il se plonge, qu’il arpente sciemment (il tient et suit sa carte intérieure qu’il s’efforce de lire et comprendre), pour rejoindre et suivre une perspective qui s’ouvre, la seule qui puisse s’ouvrir à l’Infini, dans ces profondeurs du Dedans.

 

58. (Sur le déni de l’Ombre)

La présomption d’innocence : Kafka, Le Procès

A 30 ans, K semble avoir acquis les prérogatives satisfaisantes et confortables d’un Moi se trouvant relativement bien placé dans le monde (il est « chef de bureau ») ; par conséquent il ne comprend pas quelles sont les exigences de la Nature qui se manifestent dans des troubles psychiques qui l’assaillent (il pense d’ailleurs d’abord en termes de complot professionnel et donc de troubles psychologiques consécutifs, rien de plus), des troubles qui bouleversent son sommeil et perturbent son appétit. Peu à peu il est contraint de faire l’apprentissage d’une culpabilité qui semble moins correspondre à la dispersion de son énergie psychique dans un désir sexuel diffus des femmes, ce à quoi il a aussi songé, qu’à la non exploitation optimum d’un potentiel du fait de l’orientation infantile de cette énergie sur des objets dérisoires alors qu’elle semble, cette énergie, avoir une visée naturelle beaucoup plus ambitieuse : il y aurait Autre chose à réaliser et cela s’impose comme un impératif de la Nature pour les humains, auquel on ne peut semble-t-il aucunement déroger.

 

59. (sur l’égarement artistique)

L’Artiste et son âme : Bergman, En présence d’un clown

L’artiste en question a surtout créé un monde, un rempart de personnes, une petite cour, autour de lui ; il s’est servi de la ressource créative pour opérer une séduction auprès de ses semblables et notamment des femmes (feignant pour les séduire d’être un passeur). Il aura ainsi imposé sa domination, suivant au fond le mode du Moi, au petit monde dont il est devenu le metteur en scène, le seul ordonnateur. Mais in fine de ce parcours de perversion Artistique il aura fini par épuiser la ressource; il aura ainsi usé et abusé de l’anima qu’il savait pourtant convoquer (en tant que Muse) ou trouver (du fait de sa marginalité affective originelle) dans les régions recluses où elle se manifeste. A cause de cet abus, elle prend la forme alors, dans une hallucination, et ceci avant que ne lui soit donné un dernier recours, elle prend la forme d’une vieille femme clown qui lui tend sardoniquement son derrière mais refuse qu’on lui touche les seins taris et douloureux. On comprend qu’il n’aura opéré par son biais nul passage ou que de part en part d’une porte (orifice) sur du vide et pour la seule jouissance de l’illusion d’un véritable passage ; on comprend qu’il n’aura rien rejoint, tenté de rejoindre, et finalement seulement vécu suivant son propre mode mondain, Antiartistique, et qu’il en pâtira.

 

60. (sur un désastre annoncé)

Le jeu des marionnettes : Bergman, De la vie des marionnettes

Même les meilleurs joueurs, les plus gâtés, favorisés, finissent par s’ennuyer au jeu, et peuvent être tentés d’en sortir, de lâcher-prise au lieu de s’enferrer se durcir dans leurs prérogatives. La persona (cette interface identitaire sociale) se défait alors très vite, se défile, ainsi que le peu de lien, de connections plutôt établies en miroir avec les autres interfaces qui constituent des masques à l’apparence de visages. La persona se défait suivant un processus qui lui échappe complètement, semble dirigé de l’intérieur, et qui révèle alors un arrière-plan d’étrangeté totale de soi-même et d’autrui, une béance dans laquelle s’engouffrent terreurs du vide et forces incontrôlables. L’énergie libérée de l’entrave du corps fonctionnel semble alors, en ce qui concerne le personnage principal, s’orienter contre les femmes extérieures, la mère, l’épouse, confondues, réduites à la figure d’une prostituée usant plus ouvertement sous cette forme de prostituée de l’aimantation qu’elles exercent sur les hommes (les fils, les maris), ces femmes extérieures, pour satisfaire en fait leur propre fantasme d’une réalité (de confort et de régression dans des sous-sols nocturnes de l’Être) et détourner ainsi, à leurs propres fins donc, l’énergie de l’autre (et de l’Autre), dont on ignore la finalité mais à laquelle finalité il n’est même plus possible dès lors de toute façon de tendre du fait de ce détournement, perversion, d’énergie. Par le biais de ce fantasme, les femmes extérieures semblent tenues responsables de cette configuration (de ce tissage social de l’Être qui le piège comme dans les mailles d’un filet) du point de vue d’une espèce d’esprit de vengeance sans transcendance (borné) qui renverse alors dans son déchaînement centrifuge ces anciennes idoles tout en anéantissant ainsi et absurdement l’être (le moi) qui en dépendait.

 

61.(sur l’Autre désastre)

Puissance de l’Autre et inflation : Nietzsche

Dans son éloignement induit par un sentiment profond d’enfermement dans les valeurs du monde, Nietzsche a trouvé l’accès à l’Autre Esprit, qui se déploie ouvertement et commence à l’emporter dans Ainsi parla Zarathoustra. L’Autre qui soufflait déjà en fait dans les pensées d’un en-deçà encore de murs édifiés comme un Dieu (d’une forme figée de tradition) et renforcés par la raison raisonnante ; renforcés au point de ne plus rien laisser passer d’ailleurs de l’Esprit (qui est la vie telle qu’elle Est). Nietzsche par conséquent laisse délibérément les vents de la pensée profane s’engouffrer dans l’édifice de pierre, l’Eglise idéologique du collectif, un refuge devenu carcéral, mais il néglige de réfléchir à la raison originelle et légitime de tels refuges certes déNaturés. Il se donne sans discernement, dans l’enthousiasme de la respiration et de la lumière retrouvées, aux forces dont il inaugure le désentravement ; des forces qui submergent alors la seule structure moïque insuffisante qui se boursouffle de ces forces avant de céder, n’étant pas en mesure en l’état, de Moi, de les contenir et orienter positivement, bien au contraire.

 

62.(sur l’atermoiement légitime)

L’arrêt de mort (sur l’alternative du franchissement brutal ou du détour d’écrou) : Blanchot

A défaut d’être en mesure d’affirmer nettement quoi que ce soit (du point de vue de la raison à la frontière de laquelle il campe), il y a chez Blanchot une approche très progressive (par tours d’écrous successifs, cerclage encerclage) d’un Centre toujours fuyant (une zone) qu’il appelle de ce fait neutre, le neutre. Il n’y a pas d’empressement à franchir plus radicalement une certaine porte et à risquer ainsi de mettre en danger aussi l’assise sociale, à laquelle il tient, qui le tient. Et puis, à force de s’approcher de quelque chose qui fascine à travers notamment la passion pour la littérature, un franchissement s’opère qu’il nomme « arrêt de mort », indiquant par cette désignation qu’il se situe alors sur le seuil même d’une porte (plus ou moins ouverte), ce qui entraîne une considération ambivalente de la situation suivant un double point de vue ; le point de vue encore douloureux tout d’abord du Moi, qui se trouve arrêté, dépossédé, à cette frontière limite de son champ d’existence (d’être) au-delà duquel tout n’est pour lui que mort, sa mort, son absence et son impossibilité ; mais on perçoit également la situation frontalière suivant déjà l’autre côté, selon une étrange aptitude à percevoir qui manifeste la trace de la présence d’un Autre (non désigné comme tel) dont l’épiphanie, c’est beaucoup dire, la phénoménologie plutôt (l’apparition à peine perceptible et douteuse, du fait de cet immobilisme glissant, aimanté, de la prudence qui demeure du Moi), dont la manifestation donc amène déjà pourtant à penser la mort comme étant alors au contraire le fait, la réalité, mal interprétée par Moi, d’un en deçà au moins de la porte fermée. Un franchissement plus radical d’une telle porte (mais que la raison n’est pas en mesure de décider bien qu’elle soit en mesure de le concevoir) mettrait peut-être un terme à cette mort que nous vivons comme telle, croyant vivre.

 

 

63. (sur le doute et la résistance égotique, l’atermoiement régressif)

L’atermoiement de Faust : Sokourov, Faust

Le premier Faust s’est perdu dans le labyrinthe de ses propres recherches personnelles, à visées moïques, pour aboutir dans l’impasse d’un enfermement tragique entre les hauts-murs du savoir stérile de la raison raisonnante à seule visée de fortification. Il n’aura été sauvé du désastre, ramené à la vie, à Autre chose, que par la grâce de Marguerite, son anima. Le deuxième Faust s’en remet, pour trouver ce qu’il continue de chercher, parce qu’il faut bien trouver une issue (Faust incarne cette détermination à chercher une issue), il s’en remet aux pérégrinations de son Autre, un Autre qui s’est constitué dans la douleur de l’accumulation centripète d’une énergie mais qui parvient peu à peu à prendre Corps ainsi (un drôle de corps a priori informe mais qui se tient) et qui permettrait peut-être d’envisager d’aller plus loin… Cette énergie s’est accumulée parce qu’elle ne s’est pas déchargée sur des objets infantiles du désir suivant une axiologie phallique primaire (érection à visée de décharge, de l’angoisse, l’angoisse qui gonflera à nouveau comme un crapaud). Cette énergie accumulée s’est constituée en Corps suivant une alchimie complexe. Faust, une certaine conscience ayant l’intuition d’un Possible en mesure de transcender la réalité, accompagne par conséquent (adhère à) la formation d’un tel Corps ; il laisse l’ombre monter, se former, ne la chasse pas d’une manière ou d’une autre, individuelle ou collective (elle n’est plus uniquement considérée comme une angoisse dont on cherche à se décharger, à se purger, s’évider) : il accepte de porter le poids de la croix qu’elle représente ; il se retrouve alors comme attelé à ce Corps étranger qui l’emporte en effet quelque part. Faust accepte de suivre Méphisto, l’Ombre constituée en Corps et il le suit dans les profondeurs de l’âme (qui n’a plus les traits circonscrits, de surface extérieure, d’une Marguerite), des profondeurs de l’âme qu’il découvre et dont il prend peu à peu ainsi conscience. Mais cet Autre jusqu’au terme du film reste dissocié de la conscience qui maintient son propre corps de Moi, de Faust, un Moi qui finit par juger stériles ces profondeurs dans lesquelles il se sera laissé emporter sans y rien trouver semble-t-il d’assez substantiel et ceci alors qu’il s’est déjà pourtant considérablement éloigné de ses semblables. Il est par conséquent tenté de se débarrasser radicalement de cet Autre qui serait lui aussi in fine, comme le Moi, d’égarement. Il semblerait, à ce stade de la méditation de Sokourov, ne pas y avoir d’issue par conséquent, ni par le dehors ni par le dedans.

 

64. (sur l’importance de la Littérature)

Sur l’importance négligée de la Littérature véritable

Beaucoup de livres nous enferment dans les histoires du monde, confortant outre-mesure le sentiment d’un monde édifié par et pour ses idoles. Beaucoup voire davantage de livres mystifient la force et la portée des petits désirs qui s’épuisent du Moi, donnant Corps fictif au Moi qui s’accroit seulement de l’ombre (la petite ombre) incompatible pourtant avec la réalité sécurisée, l’enclos, qu’il établit, ce Moi, parallèlement (la fiction romanesque est un oxymore de dupes, une tiercéité fantasmatique) ; mais le Moi cache mal son désespoir profond de surface, de n’être qu’une interface en fait de rien, d’attente, secrétant de l’illusion, relié sans vraiment l’être à son semblable en miroir tout aussi désemparé que lui dans des remparts fermés. Peu de Livres donc ouvrant enfin une perspective Autre, or se donnant tout d’abord à percevoir, cette perspective, et pas seulement sentir, sous forme de traces à suivre dans la Parole de certains Livres et dans les rêves, mais insaisissables, ces rêves, sans les repères de ces mêmes Livres immémoriaux. Peu de Livres, en fait, ou bien enfouis sous la multitude de productions, sécrétions de représentations du Moi, semblant s’efforcer ainsi frénétiquement de colmater une brèche, la coupure radicale, disent le plus grand nombre de ceux qui pensent encore aujourd’hui ; qui est une Porte, semblent révéler au contraire, rassurer et porter à croire les Livres et les Rêves : Une Porte au moins dans la forteresse de toute façon absurde, si l’on y pense, du monde clos, forclos, de la réalité.

65.(sur la nécessité de l’Intuition)

L’intuition qui fait défaut

L’intuition est un mode de perception des profondeurs intérieures et extérieures (le grand extérieur), qui peut permettre au moi d’échapper à la surface qu’il aplanit suivant le champ de perception des autres fonctions qui le constituent, notamment la pensée, qui satisfait aussi le plus immédiatement le sentiment et la sensation. L’intuition ouvre des gouffres dedans et dehors qui empêchent la valorisation (le sentiment), la valorisation immédiate (de soi et d’une réalité) et la jouissance par conséquent tout aussi immédiate de la sensation ; une jouissance qu’autorisent plus aisément les objets simples, mis à portée du Moi, permettant la décharge sans trop de perdition de l’énergie en partie inutilisée et stockée (ce qui rassure aussi) dans cette position statique non encore orientée du Moi (une position, posture, imposture en fait du Moi, dans l’espace relativement clos du fonctionnement social). Le problème que pose la fonction intuition ouverte à Autre chose, c’est celui de l’intégration des informations qui dépassent les capacités du mode de traitement qu’est l’intelligence du moi humain (comme corps, structure mentale à laquelle on est contraint d’en rester dans l’espace temporel de l’humain) ; or cette intelligence procède par aplats, nous l’avons dit, pour s’y retrouver un peu, suivant le mode dominant de la pensée dans nos sociétés occidentales ; la difficulté est par conséquent de concilier la soif d’infini qu’ouvre et attise l’intuition, et la limitation qu’impose la tendance majoritaire des fonctions du corps de perception humain. En fait, seul le temps et un travail patient permettront d’exploiter des données impressionnantes (mais qui ne doivent pas en rester à ce niveau de la sensation, doivent engager et emporter l’adhésion de la pensée et du sentiment) auxquelles donne accès l’intuition, ce qui pourrait permettre à terme de progresser dans la compréhension du réel et de s’y orienter, pour avancer, s’y déployer.

 

66. (sur la surdité)

Tout Parle

Les couleurs des peintres Parlent, la Nature telle qu’ils la représentent, les matériaux des plasticiens, Parlent ; les signes des mathématiciens, des musiciens, la Parole des écrivains Parlent. Ils Parlent, les Artistes (dont l’Esprit qui s’exprime transcende la réalité, le monde), ils Parlent essentiellement de réel, du réel extérieur et intérieur (il se peut que ce soit le même), et puis aussi de volonté Humaine (c’est ce qui fait l’Humain) de trouver la clé du réel, la volonté de ne pas y rester enfermé tout du moins, de percer le réel, d’en franchir un mur du Sens pour se déployer enfin au plus loin.

 

67. (sur l’imagination fantasmatique et l’imagination vraie)

La représentation de l’Autre en littérature ou l’Autre littéraire ? (la Parole n’est-elle que littéraire ?)

Ce que l’on tisse du fil de l’écriture n’est peut-être qu’un imaginaire servant en vain à colmater la coupure autour de laquelle se serait constitué, fermé, bon an mal an, l’être du Moi. Si nous étions en mesure de délier, analyser la trame du fil (ce à quoi finit par amener le sentiment de vanité de tisser ainsi un tel fil sans savoir quoi ni pourquoi et sans fin), cela nous conduirait au minotaure de nos peurs, à la conscience insupportable de notre limitation (enfermement, embobinement) en tant que Moi, à la conscience aussi de notre égarement vis-à-vis de ce dont nous avons l’intuition de venir et à celle du gouffre qui s’est creusé dans lequel nous semblons voués à chuter (de nos soi-disant hauteurs). Mais il se peut que ce fil permette aussi de traverser cette peur et qu’il nous relie, nous ramène, à tout un territoire de nous-même qu’il nous faudra arpenter, découvrir, imaginer (laisser se constituer en image) et comprendre, afin d’être en mesure ainsi de perla(r)borer peu à peu l’Autre Corps de l’Être.

 

68. (sur la part de la Nature et sur celle de l’Art dans le processus d’individuation, de transformation de l’Être)

La Nature d’une issue

De nombreuses traditions depuis la nuit des temps pensent en termes de finalité de la Nature, et proposent parfois des utopies, des modèles intérieurs ou extérieurs (des mondes) d’épanouissement optimum de la Vie. Cela oppose ainsi au moins des contre-modèles au chaos qui surgit à nouveau comme inquiétude au moins dès que le doute perce ou déchire l’Imaginaire même, par le tranchant notamment des réalités établies et ne voulant pas en démordre de l’état où elles se trouvent, se vouant alors par le poids et leur dureté qui s’accroît à tourner mal (à s’effondrer sur elles-mêmes). L’Imaginaire, dans les véritables formes d’Art (les formes Ouvertes à Autre chose que la réalité du monde, les formes transcendant la surface du monde) opère au moins la projection contre-réactionnaire d’un Possible de la Nature dont l’humanité a toujours eu l’intuition. Si l’Histoire donne l’impression de se répéter, semble témoigner par conséquent d’une stagnation à l’échelle du collectif et même parfois accumuler à nouveau les paramètres négatifs faisant redouter un nouvel effondrement, les rêves individuels (la Nature) et la Littérature (l’Art), une certaine Littérature (une forme de pensée toujours recommencée du Sens), continuent au contraire de creuser des puits toujours plus profonds dans la croûte de la Terre (des Moi), et constituent avec le temps de véritables galeries dont on peut commencer à saisir un peu mieux le Sens labyrinthique, pour peu qu’on accepte de s’y engager, corps et âme, dans ces profondeurs.

 

69. (sur l’importance des mythes les plus anciens)

Mythologie grecque et phénoménologie psychique

La mythologie est souvent réduite à l’étude muséographique qu’on en fait, alors qu’elle pourrait fournir de nombreux éléments déjà structurés pour une réflexion actuelle concernant le devenir psychique, les transformations envisageables de la psyché. La mythologie grecque semble renvoyer assez évidemment à cette dimension du psychique, à un champ Autre que celui de la réalité, à travers notamment l’idée de la double généalogie de la plupart de ses héros (qui ont une généalogie terrestre et une généalogie divine). L’intérêt, dans ces mythes, est d’ailleurs à l’évidence porté au parcours effectué dans le territoire de l’Imaginaire, de la psyché, un parcours qui s’avère toujours dès lors labyrinthique, complexe (Hercule), et souvent douloureux (Œdipe) plus que glorieux. Il y a aussi l’idée qui perce encore, dans ces mythes grecs, d’une inversion des valeurs: la quête, conquête, matérielle, de matérialités, y est dénoncée comme régressive et destructrice (le premier Ulysse, le conquérant de Troie qui use de son intelligence pour obtenir satisfaction ou préserver au moins ses prérogatives, est un véritable « fléau des villes ») ; ce type de quête est orienté à l’est, au levant, à rebours du cours naturel du soleil et de la vie, alors que le parcours intérieur que suivra le deuxième Ulysse (celui de L’Odyssée) s’oriente à l’ouest du Cap Malée ; ce parcours est alors à l’évidence de l’ordre de l’Imaginaire, de nature psychique (Ulysse est d’ailleurs en grand péril aussi bien physique que mental lorsqu’il se retrouve perdu, complètement à l’ouest, à l’ouest du Cap Malée).

 

70. (sur les limitations historiques du corps individuel et social)

Stagnation et morcellement du corps individuel et social : Diderot, Jacques le fataliste et son maître

Il y a pour Diderot, deux types d’hommes, les assis (les dormeurs) et ceux qui marchent, sont en marche. Quoi qu’il en soit, il fait le constat, à son époque, de l’engourdissement général des consciences, du peu d’éveil effectif. Jacques, qui est le plus éveillé, incarne une structuration d’être renouvelée, en cours de renouvellement, qui se caractérise notamment par l’absence de tabous et un déconditionnement confessionnel ; mais il ne sait pas pour autant vers quoi orienter l’énergie (dont il dispose, contrairement à son maître qui est complètement sclérosé, névrosé, de ce point de vue) : il n’envisage comme trésor que la « bourse et la montre », l’argent et la jouissance du temps. Jacques malgré tout est la seule figure au moins qui semble vraiment posséder un corps constitué, une individualité, dans un monde où les êtres sont encore réduits au fonctionnement imposé par les catégories sociales peu différenciées d’ailleurs auxquelles ils appartiennent (corps et âme ; une âme aliénée alors au corps social fermé), et qui instrumentalisent les quelques fonctions vitales, accessoires de ce fait (accessoires du groupe pour ne pas dire du troupeau) qu’ils incarnent.

 

71. (sur le déni de l’inconscient et l’esprit de troupeau)

Le pire fléau de la rhinocérite : Ionesco, Rhinocéros

Jean qui est symboliquement un fonctionnaire (il fonctionne suivant les mécanismes du collectif en cours) ne veut absolument pas engager de démarche d’intégration (cela le terrorise) de ce qui pousse par l’arrière (dans le dos et sous forme de bosses au front notamment), bien que cela (ça) pourtant entraine déjà un peu de fièvre : « Moi, inconsciemment ?, récuse-t-il, je suis maitre de mes pensées, je vais toujours tout droit ». Jean refuse, malgré l’invitation de Bérenger, d’opérer l’analyse prudente de ses symptômes psychosomatiques, en commençant par se référer à ses rêves qu’il pourrait désirer au moins laisser s’ouvrir pour l’aider. Mais Jean préfère s’en remettre de façon réactionnaire aux certitudes du groupe auquel il appartient : « Je n’ai point de bosse. Dans ma famille, on n’en a jamais eu. » ; et cela, ce déni (de tout une part de lui-même), au risque de se livrer, au sein du groupe en question, aux fureurs d’une énergie qui se sera accumulée sans trouver sa voie naturelle d’expression et qui se déversera par conséquent in fine, tel un raz-de-marée, dans un déferlement de troupeau aveugle.

 

72. (Sur la profondeur inSensée de la Nature)

Le retour de la Nature : Lars Von Trier, Antichrist

Le personnage principal du film, un psychothérapeute, croit pouvoir apaiser la souffrance de sa femme (après la mort étrange d’un enfant, une mort qu’on pourrait croire purement mentale, une mort mentale de ce qui restait de l’enfance, d’une perspective de croissance en l’état de corps du Moi), il croit être en mesure d’apaiser l’angoisse de sa femme en l’amenant à retrouver tout simplement, croit-il, le contact avec la nature, qui n’est encore suivant son point de vue du Moi qu’un aplat de la Nature. Mais la Nature, la véritable Nature, le réel, s’ouvre alors avec ses fulgurances et ses exigences incompréhensibles. Il faudrait reprendre, pour tenter éventuellement de ne pas s’y perdre (à l’image d’un petit Poucet), il faudrait reprendre les anciens livres d’étude immémoriale de la Nature, les reprendre là où ils ont été fermés-scellés par le sceau de dureté peut-être nécessaire des sciences rationnalisantes, mais qui n’ont fait en réalité que recouvrir la Nature d’une chape de certitudes et de postures fonctionnelles à présent intenables. Il faudrait rouvrir et s’efforcer de comprendre à nouveau les Livres d’images (à disposition ─ si on le Désire ─ toujours au moins dans les rêves) pour être en mesure de se plonger corps et âme dans les profondeurs de la Nature, et ceci afin de tenter de retrouver le fil du Sens, sans pour autant perdre la Chambre (de l’être, Humain).

 

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